Pour le meilleur et pour le pire, la franc-maçonnerie est de nouveau sous les feux de l’actualité. Qu’on s’en félicite ou que l’on s’en alarme, on ne doit pas perdre de vue que cette institution, héritière d’une longue histoire, ne vit pas que de préoccupations immédiates : n’en déplaise aux échotiers, c’est dans la longue durée bien plus que dans l’éphémère qu’elle règle sa vraie nature et désigne les enjeux fondamentaux.

Dans notre pays, la France, où de nos jours, 140 000 hommes et femmes travaillent et réfléchissent sous sa bannière, la franc-maçonnerie a presque toujours été au centre de malentendus considérables. Sans doute, son statut de cercle sinon fermé du moins seulement entrouvert, cultivant non point le secret mais une certaine discrétion, a-t-il beaucoup joué pour susciter soupçons et méprises. Lors de la première révélation publique de ses mystères, à Paris en 1744 déjà, un petit quatrain en vers de mirliton décrivait plaisemment ce paradoxe :

« Pour le public, un franc-maçon

Sera toujours un vrai problème

Qu’il ne saurait résoudre à fond

Qu’en devenant maçon lui-même. » 

Rien de nouveau disions-nous sous le soleil des loges…

Depuis cette époque des dizaines de milliers d’ouvrages de toute sorte lui ont été consacrés à travers le monde et notamment en France, où elle a toujours montré une vigueur particulière. Pourtant, bien que tout un chacun puisse aujourd’hui, sans grande difficulté, apprendre ce qui se passe dans une loge, la franc-maçonnerie n’a pu lever certaines ambiguïtés. Les souvenirs d’une histoire encore récente entre 1870 et 1940, au cours de laquelle les francs-maçons ont souvent occupé le devant de la scène publique et ostensiblement nourri le débat politique, ont fait oublier la double nature qu’à revêtue, depuis ses premiers pas, la franc-maçonnerie française : tout à la fois celle d’un engagement civique et citoyen, car jamais les loges n’ont été indifférentes aux problématiques de leur temps, et avant tout celle d’un cheminement initiatique intime, par nature incommunicable mais anthropologiquement fondateur.

Plutôt que de chercher à faire comprendre au plus grand nombre ce qui se passe dans le cœur de chaque franc-maçon, tâche évidemment impossible, ou de tenter d’éteindre les éternelles suspicions dont elle a fait l’objet, ambition désespérée, la franc-maçonnerie entend aujourd’hui mettre l’accent sur ce qu’elle apporte à la pensée et à la société en général. Or c’est précisément en ce domaine que les confusions et les fantasmes sont les plus graves.

Depuis quelques années, conscients de la nécessité de rétablir une image plus juste et plus vraie, les responsables des principales obédiences ont mis en œuvre une communication nouvelle visant à accréditer une réalité dont peuvent témoigner tous les francs-maçons : ni maffia politique, ni réseau douteux, ni religion avortée, la franc-maçonnerie, depuis bientôt trois siècles, est un univers de valeurs et de culture.

Cette culture, vision du monde, références éthiques, projet humain et sociétal ne lui est d’ailleurs pas propre, bien qu’elle en ait si souvent soutenu les combats. Elle est issue en grande partie d’un courant de pensée aux sources de l’Europe moderne, apparu au décours du XVIIème siècle et que naguère Paul Hazard avait si judicieusement qualifié de « crise de la conscience européenne ».

Après la révolution newtonnienne qui fit naître un nouveau paradigme physique et une autre image du monde, puis la remise en cause de la littéralité des textes sacrés dans le sillage de la Réforme, ouvrant une intelligence renouvelée des fondements moraux de la tradition judéo-chrétienne, l’Europe et singulièrement la France ont produit des valeurs et des institutions qui structurent encore le cadre de vie et de pensée auquel, depuis lors, nous demeurons attachés.

Or, à toutes les étapes de cette refondation intellectuelle de l’Europe, la franc-maçonnerie a été présente et surtout actrice. Elle est née dans le sillage de cette révolution et, porteuse d’une tradition ancienne, grâce à une méthode unique et parfois déroutante qui exprime dans des symboles et des rites certaines des questions essentielles de la condition humaine, elle a su former des hommes puis des femmes au nouveau règne de la tolérance et de la fraternité, lointain héritage de l’ancienne charité chrétienne caritas, l’amour fraternel dont l’oubli a si tragiquement déchiré le continent pendant des siècles.

Toujours persécutée par les despotismes de tout poil et par les cléricalismes religieux ou politiques, la franc-maçonnerie a proclamé la liberté de l’esprit comme le premier des droits de l’être humain. Au siècle des Lumières qui fut son siècle d’or, elle a enfin répandu le principe du « cosmopolitisme », c'est-à-dire l’idée simple que « l’étranger est mon frère », idée pourtant provocatrice dans une Europe alors constamment ravagée par les guerres. Cependant, à la même époque, c’est bien cet esprit maçonnique français qui a largement imprégné les loges répandues dans nombre de pays voisins et parfois « ennemis ». Dans un discours rédigé en 1736 et qui fut considéré pendant tout le XVIIIème siècle comme le programme intellectuel de la franc-maçonnerie, André-Michel de Ramsay, fils spirituel de Fénelon et franc-maçon écossais établi en France, avait affirmé : « L’humanité n’est qu’une grande république dont chaque nation est une famille et chaque particulier un enfant. C’est pour faire revivre et répandre ces maximes prises dans la nature de l’homme que la Société des francs-maçons fut établie. »

Après les sanglantes convulsions du XX° siècle, qui pourrait contester la permanente actualité de cette proclamation et son caractère alors visionnaire ?

C’est bien cet héritage intellectuel et moral que revendique à présent, dans une diversité assumée, la franc-maçonnerie française, et sur ce point, elle est favorablement perçue. Au cours des célébrations nationales du 275° anniversaire de sa fondation en 2003, de nombreuses et brillantes expositions ont attiré un large public, qui a découvert un patrimoine culturel d’une richesse stupéfiante où il n’était guère difficile de reconnaître certains joyaux de la culture européenne dans son ensemble.

Lorsqu’une fois par an le Salon maçonnique du livre rassemble des milliers de visiteurs autour de débats et de conférences, Hôtel de la Grande Loge de France, 8 rue Puteaux, 75017 Paris, tandis que le Musée de la franc-maçonnerie en accueille des milliers d’autres tout au long de l’année, Musée de la franc-maçonnerie, Grand Orient de France, 16 rue Cadet, 75009 Paris, l’intérêt qui se manifeste ainsi n’est pas que de simple curiosité. Il traduit une reconnaissance mais aussi une attente.

L’Europe maçonnique a existé bien avant l’Europe institutionnelle. Si un ensemble géopolitique de vingt-sept pays peine à se structurer et se cherche des « racines », il en trouvera d’évidentes dans le message intellectuel, spirituel et humaniste que transmet la franc-maçonnerie depuis trois siècles.

Que les dirigeants de toutes les nations concernées parviennent à placer sous cette égide la nouvelle cité européenne, tel est l’espoir de tous les francs-maçons.

Aujourd’hui comme hier, avec fierté mais sans arrogance, c’est peut-être aussi leur devoir d’y contribuer.

par Roger DACHEZ,

Président de l’Institut maçonnique de France,

Auteur notamment du « Que sais-je » Histoire de la Franc-Maçonnerie Française (PUF)

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