Religions du mondePoser la question du rôle des religions au sein d’une culture de paix en Europe, ou même celle de la place des leaders et des communautés religieuses dans le débat public entraîne d’abord à s’interroger sur l’histoire du fait religieux en Europe au XXème siècle aussi bien qu’au début de ce XXIème siècle.
Le fait marquant de la relation entre l’état et les religions en France, tout au moins, au début du XXème siècle est l’instauration de la laïcité comprise non comme arme contre le fait religieux mais comme reconnaissance de la croyance, sous toutes ses formes moralement admissibles, dans le strict cadre de la sphère du privé et du subjectif à laquelle elle appartient naturellement - car qu’y a-t-il d’objectif dans un acte de foi ? - et sans que cela ne porte atteinte à la souveraineté nationale, européenne ou encore aux droits les plus élémentaires de la personne humaine tels qu’ils ont été rappelés dans la déclaration universelle des droits de l’homme adoptée après la seconde guerre mondiale par la communauté des nations. 

Le caractère universel de celle-ci rend bien entendu caduque toute autre tentative de réécriture d’un texte qui, tel quel, constitue un socle très acceptable par et pour tous.
Il va sans dire que ces deux notions, laïcité et droits de l’homme, sont les deux piliers intangibles de notre vision du monde.

Historiquement, on ne peut que constater que les religions, en France comme en Europe, n’entretenaient que peu de contacts avant la seconde guerre mondiale.

Les chrétiens condamnaient les juifs comme déicides et les uns comme les autres ignoraient l’islam qui n’était encore, pour une large part, que la religion des colonisés. Le christianisme, sous l’influence du personnalisme, dans ses franges les plus éclairées a tenté de reprendre pied dans le débat social, mais il faut bien reconnaître que les églises – en tant qu’institutions – ont été, dans toute l’Europe, sensibles aux sirènes des fascismes. Au Portugal comme en Espagne, en Roumanie, en Hongrie ou en Italie, elles ont été de fermes soutiens des pouvoirs fascistes en place. En Allemagne, elles ont recherché un accord avec le nazisme, formalisé par un concordat. En France, la hiérarchie catholique s’est largement compromise avec le régime collaborationniste de Vichy.

Par un effet de négationnisme au plus haut niveau, l’Eglise catholique revient même aujourd’hui sur le rôle plus que douteux joué par Pie XII pendant la guerre, minimisant son silence face à la Shoah aussi bien que l’aide apportée par le Vatican – ou au moins certaines franges de l’institution - aux criminels de guerre en fuite, et ce jusque dans les années 1980 – affaire Touvier.
Ces compromissions, qui n’ont pu passer inaperçues, associées au consumérisme massif qui s’est installé en Europe de l’Ouest au moins dans la seconde moitié du XXème siècle et à la mise en place de pouvoirs communistes anti-religieux en Europe de l’Est, ont provoqué une baisse sensible de la spiritualité. La légitime émotion provoquée par la révélation des horreurs de l’Holocauste, la décolonisation et son échec, qui a entraîné un réveil de l’Islam sous sa forme prosélyte voire djihadiste, la chute du Mur de Berlin et l’effondrement des régimes communistes ont provoqué un réveil du fait religieux dans le monde entier, et particulièrement en Europe – où se sont implantées entre temps d’importantes communautés musulmanes dans l’indifférence généralisée des pouvoirs publics.

Mais la situation a depuis les années 1950 évolué d’une manière particulièrement préoccupante pour les tenants d’une laïcité comprise comme liberté absolue de conscience et d’opinion.
Des rapprochements entre les grandes religions, qui se sont mutuellement reconnues, se sont opérés : l’œcuménisme, puis le dialogue inter religieux apparaissent clairement pour ce qu’elles sont, c'est-à-dire des stratégies de réponse à la sécularisation.
A partir d’un formalisme et de démarches communes, elles ont commencé à développer des attaques croisées contre la laïcité, la liberté des femmes et des minorités sexuelles, les droits de l’homme tels qu’ils sont définis par la déclaration universelle – rappelons-le – de 1948.

On assiste donc à une alliance objective des religions dans leurs démarches vis à vis des droits de l’homme et surtout de la femme, notamment en ce qui concerne le divorce, la contraception et l’avortement, c'est-à-dire ce qui relève du droit de la femme à disposer d’elle-même, faut-il le rappeler…
Au nom d’une transcendance révélée mais relevant d’un acte de foi – quand ce n’est pas d’une simple contrainte sociale -, les religions vont même jusqu’à contester le droit des individus à mourir dans la dignité sans pour autant se dresser haut et fort contre les croisades de tout ordre dont les effets sont autrement destructeurs.
Cette convergence des démarches des religions est particulièrement bien décrite et analysée dans le livre Tirs Croisés, la Laïcité à l’Epreuve des Intégrismes Juif, Chrétien et Musulman, de Caroline Fourest et Fiammetta Venner. La scène religieuse s’apparentant aujourd’hui à un marché, les confessions historiques ont intérêt à réguler leur concurrence, voire à s’allier face à la montée de nouvelles religions ou de nouveaux mouvements de pensée. Les fondamentalistes de toute espèce, dévoyant jusqu’à l’idée religieuse, considèrent l’idée d’une autonomie individuelle qui puisse se passer de la norme divine comme insupportable, parce qu’ils considèrent que l’idée de la foi doit se traduire dans l’espace public et ne saurait donc être réduit à la sphère privée, ce qui bien sûr est totalement à l’opposé de nos propres convictions, d’autant plus que cela se traduit par l’apparition dans le champs public de signes religieux qui en étaient absents il n’y a pas si longtemps.

La sensibilité que nous représentons est fondée sur le concept de laïcité, bien différent de celui de laïcisme condamné par un Benoît XVI trop fin et cultivé pour pratiquer innocemment l’amalgame.
Pour nous, la laïcité n’est pas une opinion, mais la liberté d’en avoir une, celle qui nous convient. Elle participe d’une liberté absolue de conscience qui laisse à chacun la liberté de pratiquer ou non une religion, de critiquer ou non un dogme, de croire ou non en une vérité révélée…
Ce qui suppose qu’elle est favorable à la liberté religieuse dans le respect des différences et des opinions de chacun tout en gardant à l’esprit qu’il ne peut pas y avoir de paix si l’on favorise certaines communautés par rapport à d’autres.
Elle n’est pas par essence antireligieuse, mais par nécessité anticléricale si l’on entend par cléricalisme une volonté d’emprise sur la sphère publique.
Des propos comme ceux du cardinal primat de Pologne, Mgr Joseph Glemp, tenus naguère dans la revue Solidarnosc : « On peut parler de tolérance dans la culture, mais il ne faut pas étendre celle-ci à l’église et à sa religion… La liberté de conscience et de confession ne sont que des termes utilisés par les constitutions modernes. La science de l’église ne connait pas ces termes là… L’absence de foi ou l’athéisme ne sont pas des états naturels de l’individu, encore moins de la société, car ils signifient le mal. Les individus et les nations sans Dieu sont des caricatures. Aucune organisation laïque ne saurait être admise par l’église ». On voit qu’il ne faudrait pas souffler très fort pour ranimer les braises des bûchers.
A cette liberté absolue de conscience, qui implique la tolérance mutuelle, vient bien entendu s’ajouter une liberté d’expression dans les limites de la loi, c'est-à-dire dans le respect des autres.
Basée sur le dialogue et la confrontation pacifique des idées, la tolérance, qui revient à reconnaître les limites de notre pouvoir de savoir, consiste à admettre que les autres puissent exprimer leurs opinions, même quand elles nous déplaisent.
Toutefois, si un chrétien, un juif ou un musulman ont le droit, que personne ne leur conteste, de dire tout le bien qu’ils pensent de leurs religions respectives et notamment de prétendre qu’elles ont été instaurées par Dieu, les incrédules ont tout autant le droit de dire tout le mal qu’ils en pensent et d’affirmer qu’elles sont une insulte à l’intelligence humaine.
Fondée sur la tolérance et le respect des autres, clef de voûte de l’édifice républicain, la laïcité nous apparaît comme le garant des libertés individuelles et de l’égalité des droits, car elle suppose un ordre politique fondé sur des individus et non sur des groupes, évitant ainsi les risques de balkanisation de la société que l’on observe en Grande Bretagne ou aux Etats Unis avec la montée ou l’enkystement des communautarismes.
La laïcité telle que nous la concevons repose sur la notion de citoyenneté, condition nécessaire à la construction d’un avenir fondé sur le collectif, le faire-ensemble et la démocratie, qu’il importe donc de préserver à tout prix : la république, parce qu’elle est démocratie, garantit le droit à des femmes et à des hommes de se réunir en communautés par affinités religieuses, culturelles, philosophiques, politiques, syndicales et associatives, mais cette liberté ne saurait légitimer une reconnaissance de droits différents comme le demandent, par exemple, le Vatican et la conférence des évêques d’Europe ou certaines institutions musulmanes. Pas plus qu’elle n’autorise ceux-ci à interdire aux autres de penser comme bon leur semble, qu’elle ne légitime la censure qu’elles tentent d’imposer de manière plus ou moins sournoise, dans une perspective de resacralisation de la société.

Or, que voyons nous aujourd’hui ? Une radio Maria, catholique, exprimer en Pologne une pensée anti-sémite, anti-avortement, homophobe ! Un Jami Ehsan, aux Pays Bas agressé, roué de coups et menacé de mort parce qu’il a proposé la création d’un comité d’apostats pour défendre la liberté de croire ou de ne pas croire que refuse l’Islam aux siens. Un Salman Rushdie condamné à mort pour blasphème et traqué depuis. Un Théo Van Gogh assassiné à cause de son film jugé blasphématoire. Une Taslima Nasreen condamnée à mort pour avoir critiqué l’attitude de l’Islam vis-à-vis des femmes. Mais aussi la condamnation du Da Vinci Code par l’église catholique, à défaut de mise à l’index…

Nous travaillons, pour notre part, sur une réalité humaine sans grand rapport avec les dogmes ou l’apologétique, apanage de religions qu’il faut bien ramener à leur statut de simples faits sociaux et culturels inscrits dans un contexte historique et il nous est totalement impossible de comprendre la laïcité comme un simple « engagement à garantir à tous les individus et aux groupes, dans le respect des exigences du bien commun, la possibilité de vivre et de manifester ses convictions religieuses », ce qui est par trop réducteur et orienté.
C’est pourquoi nous prônons une éducation à l’altérité humaniste, qui permette, au niveau national comme au niveau européen, un partage des valeurs communes, voire une communauté de destin.
Pas plus au niveau national qu’européen, les institutions n’ont à se préoccuper des contributions spécifiques des églises et religions, dans la mesure où les non pratiquants sont majoritaires aussi bien en France qu’en Europe.
Héritiers des Lumières, c'est-à-dire de la croyance dans la raison et dans le progrès ainsi que de l’affirmation du droit à la critique, nous voyons avec inquiétude ces valeurs menacées au nom du droit à la tolérance, à la différence, à la liberté religieuse, et ce au profit d’un système de pensée fondé sur l’obscurantisme, l’autocensure et la sécurité qui rognent chaque jour un peu plus les libertés publiques.
La quête de sens n’est en rien le monopole des religieux, et les religions ne sauraient prétendre être les seules à apporter des réponses aux questions métaphysiques, surtout qu’elles le font le plus souvent à partir d’une révélation par nature invérifiable et en s’appuyant sur des dogmes que l’on s’empresse de décréter incontestables.
L’humanisme laïc vise aussi au bien-être et au mieux vivre de l’être humain, mais il s’appuie pour sa part sur la raison pour faire avancer ses idées, par le biais de la culture et l’éducation qui sont les deux fronts sur lesquels il est important de tenir, voire de reprendre l’offensive.
Mais c’est là une tâche particulièrement difficile, dans la mesure où les religions par principe refusent le débat d’idée avec les laïcs, à plus forte raison les athées, voire même toute forme de cohabitation.
La laïcité est donc plus que jamais un enjeu social, politique et culturel.
La liberté que l’on doit à chacun doit être réciproque et ne saurait nous priver du droit à la critique, voire au blasphème, simple manifestation de la liberté d’expression.
La liberté de pensée n’est pas négociable.
L’humanisme laïc est soucieux de favoriser les émancipations nécessaires au regard des aliénations encore existantes dans le respect des libertés fondamentales et en dehors de tout magistère d’influence lié au religieux - quel est le sens d’un « observatoire chrétien de la laïcité » ?
La liberté religieuse est un droit inaliénable, c’est entendu, mais elle n’autorise en rien les religions à chercher à imposer leurs dogmes à tous. Or seule la neutralité de l’état par rapport aux différentes confessions est susceptible de lui permettre de garantir le libre exercice de ce droit – tout aussi bien que celui de ne croire en rien.