Liberté, égalité, fraternitéUn point de vue des Cercles Condorcet du Septentrion (structure transfrontalière, unissant les Cercles Condorcet de l’Aisne, du Brabant Wallon, du Douaisis et de Mons-Picardie).

L’Europe affirme dans ses Chartes, Conventions et Traités, que ses valeurs essentielles sont la dignité, la liberté, l’égalité, la solidarité, la justice, la citoyenneté…
Dans le cadre de notre Colloque de septembre 2006 au Grand Hornu, Jacques Demoulin a traité des différents aspects de la laïcité dans une perspective européenne. Il précise notamment les champs distincts de la laïcité politique et de la laïcité philosophique.

La laïcité politique proclame une séparation effective du cultuel et du politique, des institutions publiques impartiales garantissant les droits humains, la liberté de pensée et d'expression, l'égalité de tous devant la loi sans discrimination.
Cette laïcité politique concerne tous les démocrates et se nourrit de pluralisme et de neutralité. Tous les pays européens sont loin de pratiquer la laïcité politique au même niveau et par ailleurs, les élargissements successifs de l'Europe n'ont pas amélioré la situation. 


La laïcité philosophique affirme quant à elle l'élaboration personnelle d'une conception de vie fondée sur l'expérience humaine sans référence confessionnelle. Elle concerne l'ensemble des athées, des libre-penseurs et des agnostiques dans leur mouvement d'autonomie vigilante et s'il échet revendicative. Cette laïcité philosophique est peu pratiquée dans l'Europe des 27.

Le concept européen qui semble le plus proche d'une laïcité au sens large est l'humanisme imprégné de sécularisme qui fonde la philosophie de la Fédération Humaniste Européenne. Au cours des années récentes, cette Fédération s'est exprimée à diverses reprises sur des questions éthiques et s'est opposée au lobbyisme de l'activisme religieux et moral auprès de l'Union européenne et du Parlement européen.
Depuis notre dernière réunion commune au Grand Hornu , maints événements ont concerné la laïcité internationale. Il conviendrait d'en faire l'inventaire pour appréhender les orientations futures que prendra la laïcité européenne.

LAÏCITE ET LAICISME

Prenant la parole devant un Congrès de juristes, le pape Benoît 16 a affirmé que l’hostilité aux symboles religieux dans les institutions publiques n’était pas l'expression de la laïcité, mais du laïcisme. Pour lui, refuser à la communauté chrétienne et à ceux qui la représentent légitimement le droit de se prononcer sur les problèmes moraux qui interpellent les humains n'est pas le signe d'une laïcité "saine".

Selon le pontife romain, on parle de pensée laïque, de politique laïque, de morale laïque, de sorte que la laïcité est devenue l'emblème de la post-modernité, en particulier de la démocratie moderne.

Benoît 16 admet, dans le cadre de cette laïcité "saine", que l'église ne peut indiquer quel système politique et social il faut préférer, mais que c'est le peuple qui doit décider librement des modalités les meilleures et les plus aptes à organiser la vie politique.Toute intervention ecclésiale dans ce domaine serait une ingérence illégitime.

Mais d'un autre côté, selon Benoît 16, une "saine" laïcité implique que l'Etat ne considère pas la religion comme un simple sentiment individuel confiné dans la sphère privée. Ceci implique que le libre exercice des activités du culte: spirituelles, culturelles, éducatives, est garanti pour la communauté des croyants de chaque confession religieuse, tant qu'elle n'est pas contraire à l'ordre moral et dangereuse pour l'ordre public. Pour lui, le "laïcisme" qui sépare vie publique et tradition est sans issue. Il faut redéfinir une laïcité qui conserve et souligne la vraie différence et l'autonomie des sphères, mais aussi leur cohérence et leur responsabilité.
Sur le plan organisationnel, la laïcité papale semble donc admettre la laïcité politique. Mais celle-ci est escortée par un lobbyisme exacerbé qui se traduit par les offensives chrétiennes croisées de la présidente Angela Merkel, du ministre Frank Walter Steinmeier, du cardinal Friedrich Wetter et de M. Stephen Wall.
Angela Merkel, actuelle présidente de l'Union européenne, aurait souhaité que l'attachement aux valeurs chrétiennes soit plus marqué dans le traité constitutionnel L'Europe doit se préoccuper de la question, à l'exemple de la loi fondamentale allemande qui se réfère à la responsabilité devant Dieu et les hommes.
Quant à Frank Walter Steinmeier, ministre des affaires étrangères d'Allemagne, il a réuni le 15 janvier 2007 les représentants des églises chrétiennes d'Europe. Le ministre considère que les contacts oecuméniques entre églises et leurs organisations représentatives au niveau de l'Europe en font des interlocuteurs importants dans les discussions sur les valeurs européennes.
Les vues de Mme Merkel et de M. Steinmeier ne se retrouvent pas dans la déclaration de Berlin, adoptée le 25 mars 2007 par les chefs d'Etat et de gouvernement en vue de relancer le débat constitutionnel .Mais il ne s'agit peut- être que d'un report : attendons la fin de la présidence allemande à la fin juin.

De son côté, Friedrich Wetter, archevêque de Munich, à l'occasion de la cérémonie des voeux, a dit espérer que la référence à Dieu reviendra à l'ordre du jour européen sous la présidence allemande. Il ne s'agit pas d'obliger chacun à croire en Christ, mais plutôt de reconnaître Dieu comme instance suprême dont personne, pas même le Parlement européen, ne peut se départir. La résistance même à cette proposition indique le caractère abyssal de l'oubli de Dieu en Europe.

Stephen Wall, secrétaire du Comité des sages mis en place par la Comece (Commission des Episcopats de la Communauté européenne), a organisé quant à lui un congrès les 23-25 mars 2007 à Rome, pour débattre des valeurs sur lesquelles se base l'Union européenne.

Il propose de traduire ces valeurs en politiques concrètes: paix, libertés, rapprochement des peuples, responsabilité mondiale... Dans l'actuel contexte d'incertitude, le congrès de Rome devait élaborer un "message" à transmettre aux chefs d'Etat et de gouvernement réunis à Berlin le 25 mars 2007.

VERS UNE LAÏCITE OPERATIVE ?

Au vu de ce qui précède, que dire des initiatives citoyennes en matière de laïcité européenne? Certes, l'Europe a globalement gagné la paix et la démocratie institutionnelle. Elle n'a pas assuré pour autant sa crédibilité citoyenne, sociale et internationale.

La laïcité politique est actuellement menacée de perte de sens après sa récupération par l'autorité vaticane. La laïcité philosophique reste, elle, confinée à une petite minorité, même si celle-ci est et reste active et indispensable...
La laïcité citoyenne dont les contours se dessinent dans des documents récents, devrait dès lors être prise en considération dans l'avenir, afin de permettre au "vivre-ensemble" européen de s'épanouir dans l'harmonie.

A cet égard sont concernés la Déclaration de Bruxelles remise au Parlement Européen à l'occasion du 50ième anniversaire du Traité de Rome, l'Appel de Montreuil (février 2007) en faveur d'un rassemblement laïque universel qualifié de "Laicity" et le document intitulé "Le Rêve européen" qui sera remis par la Fédération humaniste européenne au président de la Commission européenne.
Comptent désormais les actions citoyennes dont la laïcité européenne peut se faire porte-parole. Car ce sont les actes qui participeront à l'émergence identitaire des groupements laïques européens et qui entraîneront la confiance et l'adhésion citoyenne dans leurs objectifs et leurs valeurs.
On citera par exemple les rencontres laïques organisées à Turin à la mi-juin 2007 sous l'égide de la Fédération Humaniste Européenne ainsi que la réunion des jeunes laïques qui aura lieu dans le nord de la Norvège en juillet 2007 sur le thème: "la recherche de la lumière du soleil de minuit dans sa vie".
Par ailleurs, une réunion de jeunes aura lieu en Allemagne en juin 2007. Intitulé "en chemin à travers l'Europe", ce programme sera placée sous les auspices des activités artistiques.

Enfin, toujours en juin 2007, les organisations laïques européennes et internationales organiseront à Turin, en coopération avec les associations sœurs italiennes et sous les auspices de la Fédération Humaniste Européennes, un ensemble de manifestations clôturées par un Colloque sur la laïcité européenne.

Si d'aucuns tentent d'ancrer l'Europe dans un passé obscurantiste, il faut a contrario, promouvoir une gouvernance européenne ouverte à la société civile et aux intérêts citoyens, et ce dans l'enseignement, les services publics, les médias, la culture et la convivialité du "vivre ensemble".
Autant de défis existentiels qu'il convient de relever dans le cadre d'un réseau européen de citoyenneté laïque.

N'est-ce point là un chantier de réflexion pour les Cercles Condorcet du Septentrion qui unissent, dans une structure transfrontalière, les Cercles Condorcet de l'Aisne,du Brabant Wallon, du Douaisis et de Mons-Picardie.