iderneEn introduction aux travaux du Groupe de Réflexion de l'IDERNE sur "La laïcité en Europe", découvrez cette analyse portant sur trois pays de l'espace européen.

Pourquoi, tout d’abord, cet ordre ? Tout simplement parce qu’il correspond, assez représentativement aux trois manières, dont la laïcité est perçue, sinon vécue en Europe ou plus exactement aux trois états actuels de la laïcité en Europe, c'est-à-dire dans la seule partie du monde, si l’on excepte dans une certaine mesure le Mexique, où elle a véritablement été mise en œuvre, après avoir mûri pendant des siècles, et où elle est actuellement sous le feu de véritables tirs croisés venus d’horizons divers, mais particulièrement d’Italie et de Pologne. La Pologne, dans ce schéma, représente les Etats plus ou moins confessionnels, caractérisés par l’ingérence du religieux dans le politique et le social, la Belgique les pays où une « activité associative non confessionnelle bien structurée assure la défense de la laïcité politique et philosophique », comme le dit Pierre Galand, et la France, les Etats vivant sous un régime de laïcité constitutionnelle.

Mais bien entendu, tout débat sur la question suppose, en préalable, une réflexion sur ce qu’est la laïcité, et cela marque d’emblée les limites de cet exposé, puisqu’il ne s’agit de rien moins que de ce qui fait l’objet du travail de la commission elle-même, tel que cet exposé, en fait, se donne pour objet de le mettre sur les rails, en proposant quelques approches, parmi, bien entendu de très nombreuses autres.
Il n’en reste pas moins vrai que, concernant la laïcité, qui nous est si chère à tous et dont la défense prend aujourd’hui une allure dont le caractère épique risque de bientôt rappeler le combat des Français Libres à Bir Hakeim, compte tenu des derniers développements survenus au Parlement Européen, il importe de fixer de manière urgente une définition aussi précise que rassembleuse, afin de disposer d’un outil – d’un outil réaffuté, devrais-je dire – aussi performant que possible pour la remettre en lumière et la ramener au centre d’un débat où nous devons tenir toute notre place.
Valeur absolument non-négociable au cœur de notre engagement de maçons et de citoyens, la laïcité, née du conflit entre la République et l’Eglise – et toujours sourdement combattue, avec plus ou moins de jésuitisme, par cette dernière - est aujourd’hui malmenée en France-même, où elle a vu le jour, du fait de difficultés nées de l’exacerbation d’une crise sociale rendue plus dramatique par les dérapages d’une mondialisation sans garde-fous et d’un capitalisme financier dont les acteurs dansent au bord d’un volcan qu’ils croient éteint après la faillite du communisme à visage totalitaire. Cette crise sociale, qui n’en est probablement qu’à ses balbutiements, tant il est vrai que le modèle de la société de consommation dans lequel nous vivons ne peut survivre durablement à la crise écologique qui touche l’ensemble du monde, au déséquilibre dans le partage des richesses qui affecte la relation Nord-Sud et provoque les flux incontrôlables d’une immigration de « damnés de la faim », à l’appauvrissement programmé des classes moyennes dans les pays dits développés, se double d’une crise morale qui n’est sans doute pas sans rapport avec un retour du sacré, ou plus prosaïquement du religieux, sous des formes diverses selon les états, en fonction des crispations identitaires qui leur sont propres.
Concept par nature polysémique, puisque « répudiant l’absolu », selon Albert Bayet, et les dogmatismes qui vont avec, et reposant sur la diversité des opinions de chacun de ceux à qui elle profite, la laïcité est, comme le dit Jean-Michel Ducomte, « un guide dans le choix d’une organisation sociale et politique fondée sur le principe de séparation entre l’Etat et les Eglises ou communautés », la « garantie d’une pacification sociale respectueuse des singularités dès lors qu’elles ne troublent pas l’ordre public ». Si c’est en effet sur la séparation du religieux et du temporel qu’elle s’est édifiée, elle est aujourd’hui amenée à participer au règlement de problèmes beaucoup plus complexes : elle est de fait, pour reprendre les propos d’Alain Gérard, « une méthode de régulation des rapports entre le pouvoir étatique, les corps intermédiaires et l’individu, une technique sociale qui établit une frontière entre le domaine public et le domaine privé de manière à éviter les empiètements abusifs de l’un sur l’autre ». Et ce domaine privé, il implique de la part de chaque individu qu’il ose revendiquer sa part de liberté et l’exercice de sa responsabilité personnelle, issus des Lumières. La laïcité à pour objet de permettre à chacun de croire ou de ne pas croire, c’est à dire de garantir la liberté d’opinion, en particulier dans le domaine religieux ou philosophique. C’est une gestion du rapport à l’autre, qui donne aux opinions religieuses et philosophiques le moyen de s’accorder sur ce fond minimal commun dans lequel prennent racine la tolérance et le respect mutuel, donc le vivre-ensemble. C’est du reste pour cela qu’elle n’est pas synonyme d’irreligion ou d’athéisme, mais au contraire éthique universaliste d’ouverture et de respect, au carrefour, oserai-je dire, des Constitutions d’Anderson et de l’article 1er de celle du Grand Orient. Et ce n’est que parce que le cléricalisme, sous toutes ses formes, s’avère trop souvent tentative de soumission de l’ordre politique aux principes et finalités de la religion, voire, dans le pire des cas de mise en place d’un ordre théocratique, que la laïcité, valeur directement héritée de l’humanisme des Lumières, se trouve amenée à s’opposer à lui.

Comme le fait en effet observer Fouad Zakariya, dans son livre Laïcité et Islamisme, « une constante se dégage de la doctrine des ennemis de la laïcité : leur profond mépris pour l’homme »… « En son sens le plus profond, écrit Paul Seff, la laïcité comme idéal est une éthique de la vie politique et sociale, une éthique de la communication entre communautés et individus, basée sur le respect mutuel, l’acceptation réciproque des différences, sur l’égalité des droits et des devoirs dans l’exercice de la liberté de pensée et d’expression ainsi que dans le choix des modes de vie ». Mais au-delà de cette définition de type philosophique, elle ne trouve toute son efficacité qu’en tant qu’institution garante de l’intérêt général, qui passe par une stricte séparation du religieux et du politique, par le rejet de la religion dans la sphère privée, loin du politique. C’est d’ailleurs dans les Evangiles que l’on trouve la première mouture de ce qui deviendra le principe de laïcité : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu »… Même si la vision du monde totalisante du christianisme en général et de l’Eglise catholique romaine en particulier, tout comme leur volonté d’intervenir dans la direction des affaires des Etats et des peuples ont rapidement conduit à de regrettables excès, du type inquisition, par exemple.
Mais il ne s’agit là, je le répète, que d’une approche de la question de la laïcité, approche qui doit bien entendu être approfondie et affinée.
L’étude des situations dans les trois états choisis pour ce premier – et rapide – examen témoigne de la très grande diversité des situations de la laïcité sur notre continent, même si les exemples choisis nous ont semblé significatifs dans leur variété même : La Pologne est un des pays européens, récemment sorti, de surcroît, du communisme, où l’Eglise a toujours eu - et conservé malgré tout dans la seconde moitié du XXème siècle - un rôle majeur dans la vie sociale et même politique du pays. La France, à l’opposé, est la mère du concept moderne de laïcité, progressivement développé de la Révolution française à la séparation de l’Eglise et de l’Etat, en 1905, qu’elle a même inscrit en 1958 dans l’article premier de la constitution de la Vème République. La Belgique, écartelée entre la Flandre, pays de tradition chrétienne où le poids de l’Eglise reste lourd, et la Wallonie plus laïque, a adopté très pragmatiquement une solution médiane, qui, sans satisfaire vraiment personne, permet toutefois une coexistence qui reste pacifique.

De la Pologne 

Le cas de la Pologne est particulièrement intéressant, mais aussi de notre point de vue désespérant voire inquiétant dans la mesure où il montre bien que la défense de la laïcité est un combat sans fin qui n’est jamais gagné une bonne fois pour toute, tant les forces de régression sont puissantes, tenaces et organisées, mais aussi que la laïcité ne s’instaure ni par décret, ni à la pointe des baïonnettes. L’idée laïque remonte en Pologne à la Révolution française et elle est portée à travers tout le XIXème siècle, c'est-à-dire à une époque où le pays, littéralement rayé de la carte, n’existe plus, par les libres-penseurs, les démocrates indépendantistes les socialistes et les mouvements paysans de gauche. Mais à la même époque, l’idée de nation, elle, en l’occurrence polonaise, est prise en charge par le clergé, à l’image de ce qui a pu s’observer en Irlande, en Grèce ou, sous d’autres cieux, au Québec. Après 1918 et la restauration de l’état polonais, l’idée laïque fait partie du programme de modernisation sociale et politique d’un pays où l’Eglise, qui bien entendu s’y oppose, est, de fait, le premier propriétaire foncier. Après 1946 et l’instauration d’un régime communiste, la Pologne connait une période de modernisation et de transformation du pays, caractérisée par un effort d’industrialisation, l’éradication de l’analphabétisme, l’instruction obligatoire de 7 à 18 ans, l’accès gratuit à l’enseignement supérieur pour le plus grand nombre.

C’est aussi l’adoption d’une certaine forme de laïcité, par l’instauration du mariage civil et du divorce, par exemple, le transfert à l’état des biens fonciers possédés par l’Eglise, puis, après 1956, la légalisation de l’avortement et de la contraception, la fin de l’enseignement religieux à l’école et de la présence des congrégations dans les hôpitaux, qui vont bien dans le sens d’une séparation de l’Eglise et de l’Etat, mais avec une ambigüité qui repose sur le fait que ces mesures semblent plus relever du gage donné à une population maintenue malgré tout sous tutelle que d’une politique réellement assumée et conduite de manière déterminée, en dépit d’un début de déchristianisation. Le pouvoir est cependant contraint de ménager l’Eglise polonaise pour essayer d’obtenir son soutien contre… le Vatican qui refuse de reconnaître la souveraineté polonaise sur les territoires occidentaux récupérés sur l’Allemagne après 1945. L’Eglise, dans cette période qui s’achève au début des années 1980, possède les rares écoles privées ainsi que sa propre presse et exerce son contrôle sur deux universités et si l’école est laïque et dispense un enseignement basé sur l’histoire, la culture et la littérature polonaises, des cours de catéchisme facultatifs sont dispensés dans les paroisses. Le début des années 1980 voit d’autre part se développer la crise structurelle de l’économie planifiée en même temps qu’émerger l’aspiration du peuple à plus de démocratie qui se traduit par la création du syndicat Solidarité. L’arrivée d’un pape polonais au Vatican en outre permet à l’Eglise de redresser la tête face à un Etat affaibli. Elle entre alors en croisa de contre la décadence de la Pologne, décadence due au régime communiste, et s’attaque très logiquement en premier lieu au droit à l’avortement reconnu aux femmes polonaises depuis 1956, celui-ci étant assimilé à la Shoah. Se met aussi en place à cette époque un encadrement massif de la jeunesse à travers le mouvement des Oazy, groupes de jeunes, principalement issus des classes moyennes, organisés autour de jeunes prêtres dynamiques qui dispensent allègrement la bonne parole anti-communiste, voire antisémite.

Le pouvoir communiste agonisant fait adopter le 17 mai 1989 une loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat qui n’est qu’un trompe-l’œil : abandonnant l’idée que le pouvoir, même marxiste, doit nécessairement être anti-religieux, elle garantit la liberté de religion par la « séparation » et l’ « indépendance » de l’Etat d’une part et de l’Eglise de l’autre, ce qui revient à laisser à l’Eglise la liberté de s’organiser comme bon lui semble sur le territoire polonais, c'est-à-dire de s’émanciper des limites et des contraintes que lui imposait l’Etat, tout en restant quant à elle étroitement liée au Vatican, Etat, rappelons le, étranger souverain. En réaction se créée l’Association pour la Promotion d’un Etat Laïque, Neutrum, à laquelle Je suis redevable d’une partie de ces informations.

L’« autonomie » de l’Eglise se traduit par une perte de contrôle de l’Etat sur les activités de cette dernière, puis par une perte de souveraineté. Dès 1989, le premier gouvernement non-communiste de Thadée Mazowiecki introduit par décret la religion dans les écoles publiques, même si elle ne la rend pas obligatoire, et permet aux prêtres de siéger dans les conseils de classe, même s’ils n’ont pas d’influence sur la notation. En tout état de cause, c’est faire entrer le loup dans la bergerie ! Les prêtres, en outre, deviennent, comme les autres enseignants, salariés de l’Etat. L’Eglise participe aujourd’hui à l’élaboration des politiques éducatives et cherche à obtenir le contrôle des programmes scolaires. Le second projet de loi déposé par le dernier gouvernement communiste avant sa chute en 1989, est symptomatiquement un projet de loi régressif « pour la protection de l’enfant conçu », qui remet en question le droit à l’avortement en le criminalisant et en punissant les médecins s’y livrant. Ce second projet sera adopté par la diète ultra-libérale après intervention directe au parlement, en décembre 1992, du primat de Pologne.

Au cours de la même période, à la faveur des lois de re-privatisation, l’Eglise récupère ses biens nationalisés en 1950 avec même un bonus ! Cerise sur le gâteau, elle parvient à se faire exonérer des impôts sur les donations comme sur ses activités économiques. En 1992, sous la pression des milieux ultraconservateurs polonais, de l’église et de l’ambassade des Etats-Unis, Mme Suchocka devient premier-ministre et se livre à une politique de privatisations, de démantèlement des services publics qui sur le plan sociétal prend la forme de l’interdiction de l’avortement en janvier 1993 et de la signature d’un concordat avec l’Eglise qui sera ratifié par la Gauche revenue au pouvoir. Par ce concordat, l’Etat, qui s’engage à le « promouvoir et protéger », abandonne le contrôle du mariage dont l’organisation est prise en charge par l’Eglise qui se sert des prérogatives ainsi acquises pour faire passer sa propagande contre le divorce ! Libre de s’organiser comme elle l’entend sur le territoire polonais, l’Eglise obtient également de l’Etat qu’il renonce à tout contrôle sur les activités des prêtres qui ne sont dès lors soumis qu’à la juridiction du Vatican.

On observe fréquemment des interférences entre le droit civil et le droit canon, le droit canon étant même parfois reconnu comme supérieur au droit civil polonais ! Une loi instituant les « valeurs chrétiennes » à la télévision est votée, qui permet en fait de s’en prendre aux agnostiques, aux athées, aux féministes et aux homosexuels. La propagande politique retentit dans les églises et les prêtres prennent parti dans le débat politique ou sociétal depuis leur chaire, relayant un discours amplement diffusé par un réseau dense de journaux, radios et télévisions dont la fameuse « Radio Maryja », célèbre pour ses dérapages antisémites, anti-européens, hostiles à toute forme de liberté de conscience… Liberté de conscience qui est, comme on s’en doute terriblement menacée par le retour du totalitarisme, fut-il d’une autre couleur, la confession elle-même étant mise à contribution : un manuel de confession élaboré en 2004 avertit que les personnes ayant voté pour des partis « dont les programmes sont incompatibles avec l’enseignement de l’Eglise » doivent le confesser ! L’Union Européenne, que « la Pologne a pour mission de ré-évangéliser », comme on peut l’entendre sur Radio Maryja, doit exercer des pressions pour que la constitution polonaise adoptée en 1997 mentionne les droits de l’homme et en particulier « l’égalité de toutes les religions », mais, comme le dit Orwell dans un autre contexte, « certaines sont plus égales que d’autres » par la force des choses, le concordat et le rapport de forces politique. Il serait même question, si le projet n’a pas été rapporté, de soumettre au contrôle préalable de l’Eglise les projets de loi élaborés au parlement !
Etat de la laïcité en Pologne 20 ans après la fin du régime communiste : Aujourd’hui, la Pologne est un Etat quasi-confessionnel, où l’Eglise est financée par des fonds publics en violation de la loi, où la hiérarchie ecclésiastique intervient dans les affaires politiques et sociétales en toute impunité, la même d’ailleurs que celle dont jouissent les prêtres pédophiles. Aujourd’hui, en Pologne, la croix est partout, c’est dire si la laïcité s’y trouve, si j’ose dire, en terre de mission…
En Belgique, du moins dans la partie francophone, comme du reste en France, vieux pays sécularisés, la situation se présente de manière bien différente, mais pas nécessairement plus riante : la laïcité, qui y a depuis longtemps droit de cité, y est plus ou moins sur la défensive, maintenue à la marge dans le premier cas, sournoisement accusée de ne pas avoir tenu toutes ses promesses dans le second.

De la Belgique

La constitution du royaume de Belgique, adoptée en février 1831, une des plus progressistes de l’époque est le résultat d’un compromis entre les libéraux et les catholiques de l’époque, conscients de la nécessité de l’instauration d’une relation juridique originale entre l’Etat et les Eglises garantissant les libertés de conscience, de religion, d’enseignement, de presse et d’association. Il en résulte, selon Pierre Galland, un régime caractérisé par « une séparation fictive et une indépendance mutuelle entre l’Etat et les Eglises » - car ici, contrairement au cas polonais, on en en droit de parler de plusieurs « Eglises ». Trois articles de la Constitution belge sont particulièrement intéressants de notre point de vue : l’article 19, qui garantit la liberté des cultes et de leur exercice, mais aussi, de fait, la liberté d’expression, l’article 20, implicitement consacré à la liberté de conscience, relevant de la sphère privée de chaque citoyen, et l’article 21, qui précise que l’Etat ne peut intervenir ni dans la nomination, ni dans l’installation des ministres d’un culte, quel qu’il soit et prévoit, d’autre part, que le mariage civil doit toujours précéder le mariage religieux.

Mais, en réalité, l’Etat ne revendiquant en fait qu’une position de « neutralité » théorique, la religion catholique s’avère bénéficier d’une situation privilégiée et des démarches récentes – 2008 – visent toujours à obtenir une véritable séparation des Eglises et de l’Etat. Une volonté qui n’est pas nouvelle, puisque les partisans d’une authentique laïcité dans le royaume ont commencé à s’organiser, il y a plus de cent-cinquante ans, autour, d’abord, de la Ligue de l’Enseignement et de l’Education Permanente, dans une perspective de mobilisation pour l’école publique. Depuis 1969, le Centre d’Action Laïque Belge fédère les associations impliquées d’une manière ou d’une autre dans la défense du principe du libre choix de l’individu dans tous les domaines touchant à l’éthique, à l’école et à l’émancipation des femmes. Elles sont actuellement 7 au niveau régional, 28 au niveau communautaire et plusieurs centaines au niveau local. Le Centre, comme le rappelle Pierre Galand, son président, dans un discours prononcé à Saint-Denis en 2009, définit, dans ses statuts (Article 4), la laïcité comme :
• « d’une part la volonté de construire une société juste, progressiste et fraternelle, dotée d’institutions publiques impartiales, garante de la dignité de la personne et des droits humains assurant à chacun la liberté de pensée et d’expression, ainsi que l’égalité de tous devant la loi sans distinction de sexe, d’origine, de culture ou de conviction et considérant que les options confessionnelles ou non confessionnelles relèvent exclusivement de la sphère privée des personnes ».
• « D’autre part, l’élaboration personnelle d’une conception de vie qui se fonde sur l’expérience humaine, à l’exclusion de toute référence confessionnelle, dogmatique ou surnaturelle, qui implique l’adhésion aux valeurs du libre examen, d’émancipation à l’égard de toute forme de conditionnement et aux impératifs de citoyenneté et de justice ».
En Belgique, cependant, du fait de la « neutralité » supposée de l’Etat – ce qui n’est pas toujours vrai, en particulier quand le Palais, comme sous Baudouin 1er, subit directement l’influence de l’Eglise catholique – l’engagement laïque est perçu comme engagement au sein d’une famille spécifique et non comme adhésion à un principe politique unificateur, au sein d’une famille spécifique qui s’organise comme un camp dans une logique d’affrontement direct entre sphères d’influence. En 2009, dans une perspective de renouveau de l’action laïque, a été créé en Belgique le R.A.P.P.E.L, le Réseau d’Action Pour la Promotion d’un Etat Laïque qui s’est donné pour objectif de parvenir à une véritable séparation des Eglises et de l’Etat mettant un terme à cet état de confrontation larvée.

De la France

Pour les Français, la laïcité est une position philosophique devenue politique qui fait prévaloir une conception de l’Etat organisant une stricte séparation entre les affaires politiques, relevant de la sphère publique, d’une part, et les affaires religieuses, d’autre part, relevant de la sphère privée. La loi de 1905, loi de séparation des Eglises et de l’Etat, donne en effet naissance à une laïcité institutionnelle, dont le principe est réaffirmé dans l’article premier de la Constitution de la Vème République. Cette conception repose sur le refus de la domination d’une ou plusieurs religions sur l’Etat et sur la société civile ainsi que sur l’affirmation de la liberté d’expression, de conscience, de culte. Elle prône l’égalité en droit des convictions et des religions et garantit ainsi la tolérance et le respect mutuel. Elle est en outre comprise comme la condition nécessaire de l’intégration par la République des personnes séduites, au-delà des questions de religion, justement, de culture ou de couleur de peau, par ses valeurs fondamentales résumées dans la devise Liberté, Egalité, Fraternité. Principe constitutionnel, elle paraissait jusqu’à une date récente intangible, mais des vents mauvais semblent être en train de se lever, tant au niveau national qu’au niveau européen. Entraînant une mobilisation à laquelle nous nous devons de participer. Les conséquences non assumées de politiques sociales et éducatives désastreuses, les ratés actuels de la politique d’intégration – terme que je préfère à assimilation, parce qu’il a la même racine que le mot intégrité – ont entraîné certains responsables politiques à choisir de se tourner vers les représentants des religions pour essayer de sauvegarder la paix sociale au terme d’un raisonnement – d’un calcul, plutôt – à courte vue qui néglige de prendre en considération les conséquences futures des choix ainsi opérés.

C’est la fameuse « laïcité positive », concept aussi creux que dangereux, et dangereux parce que creux. Insidieusement, les représentants des Eglises, confortés par le laxisme des pouvoirs publics, tentent de reprendre pied dans la sphère publique – et l’on a vu les résultats que cela donne en Pologne. L’accord de « reconnaissance mutuelle des grades et diplômes » signé avec le Vatican ne peut qu’inquiéter les citoyens, ne serait-ce que parce qu’il risque d’ouvrir la porte aux tenants du créationnisme ou de l’Intelligent Design, mais aussi parce qu’il crée un dangereux précédent. La présence de signes religieux dans les centres d’examen ouverts dans des établissements d’enseignement privés, qui a amené l’Union des Familles Laïques, l’UFAL, à lancer une pétition, a été tolérée récemment par les autorités de l’Etat par ailleurs censées être liées par les principes constitutionnels, et la situation semble suffisamment préoccupante pour que le Grand Orient estime nécessaire d’inscrire dans l’article premier de sa constitution que la franc-maçonnerie accorde une importance fondamentale à la laïcité, comme cela n’allait plus de soi dans un Etat où pourtant ce principe est inscrit dans la Constitution.

Il faut bien admettre qu’au niveau de l’Europe des lobbies puissants sont actuellement à l’œuvre pour obtenir la reconnaissance de « l’identité chrétienne » du continent, la dernière initiative en date étant celle de ces députés européens d’origine italienne proposant, le 23 novembre 2009, une « déclaration écrite sur la liberté d’exposition dans les lieux publics de symboles religieux représentatifs de la culture et de l’identité d’un peuple », c'est-à-dire proposant la réintroduction de crucifix dans les lieux publics ! Epaulés par la Pologne, où l’Eglise catholique est chez elle, comme nous l’avons vu, mais aussi par certains secteurs de l’opinion italienne, pour ne citer que ces deux pays, ces groupes de pression tentent de revenir sur les acquis en matière de liberté de conscience et d’expression pour lesquels les esprits libres se battent depuis toujours et qui fondent l’identité européenne moderne, fruit d’un brassage de cultures et de peuples dont procède sa richesse et sa diversité. Le caractère irréfutable d’une approche du monde basée sur l’analyse rationnelle, les valeurs de tolérance et d’humanisme non négociables qui constituent le socle de l’Union Européenne et que nous sommes amenés à réaffirmer haut et fort, justifient notre devoir de vigilance et notre détermination à défendre sans relâche et avec plus de détermination que jamais ce sans quoi le tissu social qui maille plus ou moins le continent serait détruit et la démocratie gravement menacée. En conclusion, je pense qu’au-delà du cas particulier européen la démarche entreprise par le sociologue Jean Bauberot en 2005 et qui consiste à proposer une déclaration universelle sur la laïcité au XXIème siècle définissant la laïcité comme une valeur universelle et partagée mérite d’être signalée et soutenue comme allant précisément dans le bon sens, c’est à dire à contre-courant de la tendance actuelle à un repli identitaire frileux qui ne présage rien de bon.

Patrick Lepetit

Bibliographie :

  • Histoire Récente de la Laïcité en Pologne, Monika Karbowska.
  • Permanence de la Laïcité en France et dans le Monde, sous la direction d’Alain B.L. Gérard, Editions Privat, 2001.
  • Particularité de la laïcité en Belgique : Du combat pour la laïcité à la défense de la laïcité. Intervention aux 2èmes RLI de Saint-Denis. Pierre Galant, 2009.