Point de vue du Cercle Condorcet Picardie (Mons-Belgique).

Selon Montesquieu, dans les systèmes de pouvoir absolu, on trahit la vérité faute
de liberté de la dire. Par contre, dans les sociétés de liberté extrême, chacun devient autant esclave de ses préjugés qu'il le serait d'un despote.

Cette considération établit une relation entre désir de liberté et servitude volontaire.
Une idée qui se trouve déjà dans la République de Platon, tout comme chez Aristote et Cicéron. 

Pour Benjamin Constant, il y aurait deux manières de concevoir la liberté: celle des Anciens, qui concerne la participation citoyenne au pouvoir collectif et celle des Modernes, reposant sur l'indépendance et l'autonomie de la sphère privée.

Les démocraties contemporaines entendent associer harmonieusement ces deux types de liberté en développant des contre-pouvoirs. La défense des Droits de l'Homme vis à vis des excès d'autoritarisme représente la base de cette approche.

Cependant, bien peu d'analyses prennent en compte les situations d'hyper-liberté qui permettent la mainmise d' un petit nombre sur les libertés et les richesses du corps social.

En fait, il n'y aurait pas de société "offrant" la liberté "per se". Car être libre se conquiert et se maintient par un effort permanent de distanciation vis à vis des manipulations qui visent à conditionner l'esprit humain. Dès lors, la liberté est moins un état, qu'une attitude de résistance que les forces de contraintes ne parviennent pas à maîtriser.

Mais dès lors que le désir de liberté et le courage combattif s'atténuent , on observe la montée de nouvelles formes de servitude. Il s'agit d'un processus apaisant, tout en douceur, où le désir de tranquillité et de bien-être fait le lit du tyran anonyme, comme le décrit si bien La Boetie en 1548.

En démocratie, le principe même de "peuple souverain" postule qu'il y ait un souverain, capable d'équité certes, mais aussi potentiellement porteur d'injustice, de corruption et d'excès de pouvoir...

Les principes d'égalité de droits et de liberté individuelle ont à ce point imprégné notre consensus démocratique que leur transgression dans la pratique institutionnelle et le vécu sociétal est souvent oblitérée. Car le peuple souverain est sensible au façonnage médiatique qui sous-tend le conformisme de l'opinion.

En conséquence, les individus risquent de devenir des objets malléables, susceptibles d'être entraînés dans le sillage de la servitude sous la pression de facteurs de contraintes parfois inconscients.

Parmi les facteurs de pression en cause, on distingue notamment:
(1) l'hégémonie du complexe médiatico-politico-financier qui cible les humains en tant qu'objets façonnables. (2) l'individualisme exacerbé qui fragilise l'être humain et le prédispose à être manipulable. (3) les systèmes informationnels et les moyens
de suivi électronique qui font de l'être humain un objet contrôlable. (4) l'ingénierie de la maîtrise sociale qui exclut les humains indésirables sous forme d'objets socialement jetables (p.ex. le déni d'emploi, le "malodore" anti-SDF ou le "mosquito" anti-jeunes).

Les interactions entre ces paramètres, ainsi que leurs impacts sur les processus cognitifs et émotifs, devraient faire l'objet d'une prise de conscience dans les systèmes éducatifs. Car l'asservissement du désir conditionne les choix comportementaux des individus et des groupes sociaux.

L'ASSERVISSEMENT DU DÉSIR

"Tu dois désirer et être désiré". Telle est la maxime qui invite implicitement à satisfaire sur le champ les envies conduisant au plaisir immédiat.

Jouir sans entrave ni projet serait devenu la manifestation d'une puissance individuelle décomplexée. Insensible aux jugements de valeur, celle-ci serait perçue comme étant l'essence d'une liberté conquise et assumée.

Faut-il voir dans cette proposition les prémisses de la liberté auto-déterminée et auto-gérée? Est-t-on vraiment libre de ne pas convoiter la jouissance infinie? La liberté individuelle absolue, prônée par certains, doit-elle s'imposer à tous?

L'adolescence est ici particulièrement concernée , car être libre au stade ou se forme et s'épanouit la personnalité, ne signifie pas devenir esclave des codes et marques du marché publicitaire. Doit de savoir, droit de choisir, incluent le droit de rêver et le droit d'exister en tant que personne, ce qui ne relève pas de la seule possession ou de la simple jouissance .

Or, aujourd'hui, une injonction lancinante portée par la vénalité publicitaire et mercantile, postule que " tout est possible, rien n'est interdit et que dès lors tout doit être réalisé". Le concept de liberté se limite dès lors en obligation de consommation et de jouissance, ce qui culpabilise indûment les aspirations non conformes au "banalement correct".

En 1847, Karl Marx constatait que ce qui était donné mais jamais vendu, ce qui était acquis mais jamais acheté, devenait objet de marchandisation globale. Qu'en est-il, aujourd'hui de la conscience et de la science, de la vérité et de l'opinion, de l'amour et de l'affection, dans un climat de vénalité quasi universelle?

L'obligation du désir asservi apparaît comme une aliénation majeure que l'éducation se doit d'aider à maîtriser.

Dans ce contexte, comment les Cercles Condorcet peuvent-ils poursuivre leur mission d'acteurs de citoyenneté innovante, responsable et solidaire?

La citoyenneté représente un idéal de vie en commun dans la libre détermination, la libre expression et la libre confrontation des points de vue et des actions. Elle repose sur le respect de la pensée et de la personne d'autrui. Elle promeut la réflexion critique quant à l'organisation et au fonctionnement des sociétés. Elle s'oppose aux servitudes par la promotion de l'éducation et de la solidarité sociale.

La mise en œuvre de rapports adéquats entre conscience individuelle et gouvernance sociétale demande cependant à être explorée, évaluée et appropriée en permanence. Nous sommes loin de concrétiser cet idéal , alors que la géopolitique contemporaine cherche sa voie à tâtons dans un décor d'opérette où menaces, gesticulations et brutalités font office de raison opérationnelle.

Au lieu d'imposer les effets délétères de la convoitise et de la concurrence à tout prix, ne conviendrait-il pas de dépasser des structures de prédation devenues obsolètes pour favoriser les potentialités planétaires de façon responsable?

La machinerie du théâtre global est en place, mais elle ne dit rien sur la pièce qu'il conviendrait de jouer. Que faire alors que tout est potentiellement possible?
A nous de l'imaginer et de le concevoir. A nous de le décider...

Cercle Condorcet Picardie (Mons-Belgique)

Référence
Zarka, Yves-Charles et les Intempestifs
Critique des nouvelles servitudes
Presses Universitaires de France , 191 pages, 2007.