L’IDERNE, c'est-à-dire l’Institut d’Etudes et de Recherches Nord-Europe, a pris l’initiative d’ouvrir un volet spécifiquement culturel pour faire partager à ses membres et sympathisants des travaux visant à défendre et à promouvoir sous d’autres formes les valeurs de tolérance et de respect des autres et de soi-même qui sont les nôtres, par le moyen de courts exposés ou de notes de lecture, par exemple.

Dans cette perspective, nous vous livrons, en guise d’apéritif, une petite étude sur Louis-Ferdinand Céline, remis sous le feu des projecteurs ces derniers temps par la commercialisation sous forme d’un double DVD des entretiens qu’il a donné à la fin de sa vie et par plusieurs dossiers, qui passent malheureusement mais délibérément sous silence un aspect peu connu de son œuvre, les pamphlets qu’il serait pourtant bon de rééditer avec un appareil critique conséquent afin de couper court aux rumeurs conspirationistes comme aux trafics malsains auxquels la clandestinité dans laquelle ils sont tenus donne lieu. Il nous a paru utile, à l’heure donc où se déchaînent les thuriféraires de l’homme « à la petite musique », de rappeler quelques faits, et comme chacun sait, les faits sont têtus …

Louis Ferdinand Céline, antisémite et anti-maçon :
Voyage au bout de l’ignominie

Je dois avouer que j’ai beaucoup aimé Céline, Louis Ferdinand Céline, le bon docteur Destouches, né à Courbevoie en 1894 et mort à Meudon en 1961. Il faut dire que ce n’est pas là chose très difficile quand on découvre plus ou moins innocemment cet écrivain au sortir de l’adolescence à travers le plus célèbre de ses livres, celui qui lui a valu tout de suite la gloire, même si elle n’allait pas sans un certain parfum de scandale, déjà, je veux parler du Voyage au Bout de la Nuit, l’histoire de Ferdinand Bardamu, qui se définit comme anarchiste, une sorte de double de Céline lui-même, tant le roman compte de passages à forte connotation autobiographique. Pensez donc, je n’avais pas vingt ans et je découvrais l’auteur de fortes maximes comme « l’amour, c’est l’infini mis à la portée des caniches » (p. 17), ou bien « Invoquer sa postérité, c’est faire un discours aux asticots » ou encore « Pour que dans le cerveau d’un couillon la pensée fasse un tour, il faut qu’il lui arrive beaucoup de choses et des bien cruelles » (p.41). Parfois énoncées sur un ton plus effaré, comme dans le premier épisode du livre, consacré au tout début de la guerre de 14 : « On est puceau de l’Horreur comme on l’est de la volupté » (p. 24). Car ce livre est une violente dénonciation de la guerre en son absurdité, comme le montre la phrase « C’est à partir de ces mois-là qu’on a commencé à fusiller des troupiers pour leur remonter le moral » (p. 44). Toute aussi violente dénonciation des officiers et sous-officiers de tout acabit, comme le général des Entrayes, « notre chef à tous », son chef d’Etat Major, le commandant Pinçon, « cette gueule de torture » : « Ca vient drôlement la pitié. Si on avait dit au commandant Pinçon qu’il n’était qu’un sale assassin lâche, on lui aurait fait un plaisir énorme, celui de nous faire fusiller séance tenante, par le capitaine de gendarmerie qui ne le quittait jamais d’une semelle, et qui, lui, ne pensait précisément qu’à cela. C’est pas aux Allemands qu’il en voulait, le capitaine de gendarmerie » (p. 38) ou encore les petits gradés, « plus abrutis, plus mesquins et plus haineux encore que d’habitude ».

D’ailleurs, pour Bardamu-Céline, « Tant que le militaire ne tue pas, c’est un enfant. On l’amuse aisément. N’ayant pas l’habitude de penser, dès qu’on lui parle, il est forcé, pour essayer de vous comprendre de se résoudre à des efforts accablants » (p. 158-159). Dans le climat d’une après guerre, en 1932, date de publication du livre, où l’idéologie dominante, « unis comme au front », est fondée sur le culte de la patrie victorieuse et des morts glorieux, où les gloires littéraires, les Barbusse ou les Dorgelès, se sont construites sur l’apologie du poilu héroïque, et de ses héroïques chefs, Pétain en tête, que Céline baptise « Prétartarin », de tels propos, des remarques comme « On faisait la queue pour aller crever » (p. 44) font désordre, il faut en convenir, tout comme l’évocation des hommes « hagards, sans l’espoir décidemment de finir autrement que dans la menace, le purin et le dégoût d’avoir été torturés, dupés jusqu’au sang par une horde de fous vicieux devenus incapables soudain d’autre chose, autant qu’ils étaient que de tuer et d’être étripés sans savoir pourquoi » (p. 51) ou aussi l’allusion aux « morts convenables » qui ont gagné, outre « le droit magnifique à un petit bout d’ombre du monument adjudicataire et communal », celui « de recueillir un peu de l’écho du Ministre qui viendra ce dimanche encore uriner chez le Préfet et frémir de la gueule au-dessus des tombes après le déjeuner » (p. 94). Et pourtant, le cuirassier Destouches a, semble t’il, lui-même été un de ses poilus glorieux, comme Joseph Darnand, le futur chef de la Milice, gravement blessé au combat et reformé pour invalidité avec la médaille militaire et la croix de guerre… Mais il n’en affiche pas moins, à cette époque, des idées certainement subversives dans leur lucidité et leur humanisme. Qu’on en juge : « Quand le moment du monde à l’envers est venu et que c’est être fou que de demander pourquoi on vous assassine, il devient évident qu’on passe pour fou à peu de frais » (p.86) ou encore, d’une belle actualité : « Certes, nous avons l’habitude d’admirer tous les jours d’immenses bandits, dont le monde entier vénère avec nous l’opulence et dont l’existence se démontre cependant dès qu’on l’examine d’un peu près comme un long crime chaque jour renouvelé, mais ces gens-là jouissent de gloire, d’honneurs et de puissance, leurs forfaits sont consacrés par des lois … » (p. 90) tandis que pour les pauvres, « la répression des menus larcins s’exerce (…) sous tous les climats, avec une rigueur extrême, comme moyen de défense sociale non seulement, mais encore et surtout comme une recommandation sévère à tous les malheureux d’avoir à se tenir à leur place et dans leur caste, peinards, joyeusement résignés à crever tout au long des siècles et indéfiniment de misère et de faim… » (p. 91).

Là encore, même si cette période est encline à un plus grand radicalisme social que la nôtre, nous ne sommes pas dans le « politiquement correct ». Et que dire de cette proposition somptueuse, type « ni dieu ni maître » : « La religion drapeautique remplaça promptement la céleste, vieux nuage déjà dégonflé par la Réforme et condensé depuis longtemps en tirelires épiscopales » (p. 93). Dans l’analyse quasiment prémonitoire, Céline va même plus loin en parlant de la mère de Bardamu, son double, je le rappelle : « Elle croyait au fond que les petites gens de sa sorte étaient faits pour souffrir de tout, que c’était leur rôle sur la terre, et que si les choses allaient récemment aussi mal, ça devait tenir encore, en grande partie, à ce qu’ils avaient commis bien des fautes accumulées, les petites gens… Ils avaient dû faire des sottises, sans s’en rendre compte, bien sûr, mais tout de même ils étaient coupables et c’était déjà bien gentil qu’on leur donne ainsi en souffrant l’occasion d’expier leurs indignités… » (pp. 125-126). On dirait le discours des zélateurs de la Révolution Nationale, avec quelques années d’avance, mais surtout avec un recul très nettement réprobateur. La critique du plus ou moins « petit commerce », comme représentation d’un mode de vie particulièrement petit-bourgeois, est aussi sanglante qu’impitoyable. Parlant du bijoutier Puta, et Céline a été commis chez un bijoutier, il écrit ainsi : « Quand il était surmené, M. Puta arrivait à prendre un petit air d’intelligence, à cause de la fatigue qui le tourmentait, et uniquement dans ces moments-là. Mais reposé, son visage, malgré la finesse incontestable de ses traits, formait une harmonie de placidité sotte dont il est difficile de ne pas garder pour toujours un souvenir désespérant. Sa femme, Madame Puta, ne faisait qu’un avec la caisse de la maison, qu’elle ne quittait pour ainsi dire jamais. On l’avait élevée pour qu’elle devienne la femme d’un bijoutier. Ambition de parents. Elle connaissait son devoir, tout son devoir. Le ménage était heureux en même temps que la caisse était prospère » (p. 136). Ne dirait-on pas du Balzac, le ricanement en plus ? D’autres vigoureuses critiques suivent, au fil de ce livre, en particulier celles, virulentes, du colonialisme et du capitalisme à l’américaine. Suivons Bardamu : « ‘Va pour l’Afrique !’ que j’ai dit alors et je me suis laissé pousser vers les tropiques, où, m’assurait-on, il suffisait de quelque tempérance et d’une bonne conduite pour se faire tout de suite une situation » (p. 147). Pendant ce temps là, après un séjour au consulat français de Londres qui lui fournira, près de trente ans plus tard la matière du roman Guignol’s Band, Céline, réformé définitif en décembre 1915, part prendre la gérance d’une plantation à Douala, au Cameroun, au milieu de l’année 1916. Hospitalisé pour dysenterie en mars 1917, il sera rapatrié en France. Fin de l’expérience africaine.

Qu’en reste t’il dans le Voyage, en 1932 ? Des phrases de ce genre : « Nous voguions vers l’Afrique, la vraie, la grande ; celle des insondables forêts, des miasmes délétères, des solitudes inviolées, vers les grands tyrans nègres vautrés aux croisements de fleuves qui n’en finissent plus. Pour un paquet de lames ‘Pilett’ j’allais trafiquer avec eux des ivoires longs comme ça, des oiseaux flamboyants, des esclaves mineures. C’était promis. La vie quoi ! Rien de commun avec cette Afrique décortiquée des agences et des monuments, des chemins de fer et des nougats. Ah ! non. Nous allions la voir dans son jus, la vraie Afrique ! » (p. 148). Cependant, à propos des fonctionnaires coloniaux, civils ou militaires, « tous assez profondément malades, paludéens, alcooliques, syphilitiques sans doute » (p. 152), comme par exemple ces « quatre agents des postes du Gabon, hépatiques, édentés » (p. 151), Céline est rapidement sanglant, « les colonies françaises appartenant en propre, on le sait, à la noblesse des ‘Annuaires’ » (p. 150). Non que Céline, cependant, se prenne de passion pour les indigènes, même si l’on remarque çà et là un soupçon de compassion assez éloigné, malgré tout, de la condescendance raciste affichée à la même époque, 1931, par un Hergé dans Tintin au Congo, par exemple. Ca changera cependant après la deuxième guerre mondiale : on a les racismes qu’on peut… Il se contente de peindre le monde colonial avec une cruauté lucide qui fait mouche à tous les coups : « Dans cette colonie de la Bambola-Bragamance, au-dessus de tout le monde, triomphait le Gouverneur. Ses militaires et ses fonctionnaires osaient à peine respirer quand il daignait abaisser ses regards jusqu’à leurs personnes. Bien au-dessous encore de ces notables les commerçants installés semblaient voler et prospérer plus facilement qu’en Europe. (…) Les fonctionnaires comprenaient, à mesure qu’ils devenaient plus fatigués et plus malades, qu’on s’était bien foutu d’eux en les faisant venir ici, pour ne leur donner en somme que des galons et des formules à remplir et presque pas de pognon avec. Aussi louchaient-ils sur les commerçants. L’élément militaire, encore plus abruti que les deux autres, bouffait de la gloire coloniale et pour la faire passer beaucoup de quinine et des kilomètres de Règlements » (p. 165).

Peu après, Bardamu, révolté par l’escroquerie coloniale et dégouté par l’Afrique, parvient à réaliser son rêve, à gagner l’Amérique. Mais le rêve tourne vite au cauchemar, la solitude rattrapant le héros au cœur de la mégalopole comme elle l’avait fait au fond de la jungle… Et puis, il faut bien gagner sa vie, ce qui nous vaut une description impitoyable des usines Ford de Detroit, usines que le docteur Destouches a eu l’occasion de visiter pour le compte de la Société des Nations en 1925. L’extérieur, d’abord : « Et j’ai vu en effet des grands bâtiments trapus et vitrés, des sortes de cages à mouches sans fin, dans lesquelles on discernait des hommes à remuer, mais remuer à peine, comme s’ils se débattaient plus que faiblement contre je ne sais quoi d’impossible » (p. 285). Les conditions de travail, ensuite : « Les ouvriers penchés soucieux de faire tout le plaisir possible aux machines vous écoeurent, à leur passer les boulons au calibre, et des boulons encore, au lieu d’en finir une fois pour toutes, avec cette odeur d’huile, cette buée qui brûle les tympans et le dedans des oreilles par la gorge » (p. 288). Les conditions de recrutement des ouvriers, dantesques : « Pour ce que vous ferez ici, ça n’a pas d’importance comment que vous êtes foutu ! m’a rassuré le médecin examinateur tout de suite. (…) Vous n’êtes pas venu ici pour penser, mais pour faire les gestes qu’on vous commandera d’exécuter. Nous n’avons pas besoin d’imaginatifs dans notre usine. C’est de chimpanzés dont nous avons besoin » (p. 287). L’ambiance générale, enfin, type Les Temps Modernes, de Chaplin, que Céline vomira dans Bagatelles : « Elle est en catastrophe cette infinie boite aux aciers et nous on tourne dedans et avec les machines et avec la terre. Tous ensemble ! Et les mille roulettes et les pilons qui ne tombent jamais en même temps avec des bruits qui s’écrasent les uns contre les autres et certains si violents qu’ils déclenchent autour d’eux comme des espèces de silences qui vous font un peu de bien » (Ibid.). Aucun doute, le capitalisme moderne à la Ford ne trouve aucune grâce aux yeux de l’auteur du roman… Antimilitarisme, voire pacifisme, anticolonialisme, anticapitalisme, Céline est ainsi pris à tort, dès 1932, pour ce qu’il est déjà convenu d’appeler un écrivain engagé, tendance populisme d’extrême-gauche, alors qu’il semble s’inscrire, en fait à ce moment-là, dans la lignée des grands anarchistes, comme le montrent ces lignes, tirées de Mea Culpa : « Les privilégiés, pour ma part, je n’irai pas, je le jure, m’embuer d’un seul petit œil sur leur vache charogne ! Ah ! Pas d’erreur ! Délais ? Basta ! Pas un remords ! Pas une larme ! Pas un soupir ! Une cédille ! C’est donné ! C’est l’Angélus ! Leur agonie ? C’est du miel ! Une friandise ! J’en veux ! Je m’en proclame tout régalé !... ».

Mais un anarchiste de droite, comme l’histoire en a produit quelques uns, parce que les anarchistes de gauche croient, eux, en l’homme, en l’avenir, en un progrès matériel et moral, intellectuel et social, dirons-nous, de l’humanité, celui là même qui fonde leur combat, alors que Céline, lui, simple révolté, par conséquent, pense que « l’Homme il est humain à peu près autant que la poule vole. Quand elle prend un coup dur dans le pot, quand une auto la fait valser, elle s’enlève bien jusqu’au toit, mais elle repique tout de suite dans la bourbe, rebecqueter la fiente. C’est sa nature, son ambition. Pour nous, pour la société, c’est exactement du même. On cesse d’être si profond fumier que sur le coup d’une catastrophe. Quand tout se tasse à peu près, le naturel reprend le galop ». Ou encore, dans l’Hommage à Zola de 1933 : « Dans le jeu de l’Homme, l’Instinct de mort, l’Instinct silencieux est décidément bien placé, peut-être à côté de l’égoïsme. Il tient la place du zéro dans la roulette. Le Casino gagne toujours. La mort aussi ». Ainsi, comme le note Michel Bounan dans son livre L’Art de Céline et son Temps, « Voyage au Bout de la Nuit assume donc pleinement et simultanément le constat horrifié que la protestation sociale de l’époque avait établi comme préambule à une révolution, et l’affirmation, habituellement d’une tout autre origine, que rien ne changera jamais à ces conditions de vie abominables, qu’il n’y a plus d’histoire, qu’il n’y en a jamais eu ».

D’ailleurs, le Voyage au Bout de la Nuit, c’est bien beau, mais Céline ne prend pas en traître, il prévient, avec une formule alambiquée qui mérite d’être relevée : « La vérité, c’est une agonie qui n’en finit pas. La vérité de ce monde, c’est la mort. Il faut choisir, mourir ou mentir. Je n’ai jamais pu me tuer moi » (p. 256). Alors il ment, ou il fait du roman, et on voit un très curieux phénomène se produire, genre dédoublement de personnalité à la Stevenson, l’apparition de Docteur Destouches and Mister Céline ! On se souvient de la violente dénonciation du Fordisme dont j’ai parlé plus haut. Peut-on imaginer qu’elle est issue de la même plume que le discours intitulé L’Organisation Sanitaire aux Usines Ford prononcé le 26 mai 1928 par le docteur Destouches devant la Société de médecine de Paris dans lequel il vante les méthodes de Ford consistant à employer de préférence des « ouvriers tarés physiquement et mentalement », les « déchus de l’existence » qui, « dépourvus de sens critique et même de vanité élémentaire » forment « une main d’œuvre stable et qui se résigne mieux qu’une autre », concluant : « l’intérêt populaire ? C’est une substance bien infidèle, impulsive et vague. Nous y renonçons volontiers. Ce qui nous paraît beaucoup plus sérieux, c’est l’intérêt patronal et son intérêt économique point sentimental ». En effet, il y a un malentendu Céline, dès le départ, dès que la gauche et l’extrême-gauche commencent à le porter aux nues : il est traduit en russe, par exemple, par Aragon et Elsa Triolet, invité à Moscou. Les masques ne vont pas tarder à tomber, les ambigüités à se dissiper. C’est Mea Culpa, en 1936, un très petit pamphlet célinien peu connu, pas antisémite, celui-là, pas encore, mais sévèrement anti-communiste, fruit de son séjour en URSS : « Pourtant, on l’enferme soigneusement, le nouvel élu de la société rénovée…Même à ‘Pierre et Paul’ la prison fameuse, les séditieux d’autrefois étaient pas si bien gardés. Ils pouvaient penser ce qu’ils voulaient. Maintenant c’est fini totalement. Bien sûr plus question d’écrire ! Il est protégé, Prolovitch, on peut bien l’affirmer, comme personne, derrière cent mille fils barbelés, le choyé du nouveau système ! contre les impurs extérieurs et même contre les relents du monde décati. C’est lui qu’entretient, Prolovitch, la police (sur sa propre misère) la plus abondante, la plus soupçonneuse, la plus carne, la plus sadique de la planète. Ah ! on le laisse pas seul ! La vigilance est impeccable ! On l’enlèvera pas, Prolovitch ! … Il s’ennuie quand même !...Ca se voit bien ! Il s’en ferait crever de sortir ! De se transformer en ‘Ex-tourist’ pour varier un peu ! Il reviendrait jamais. C’est un défi qu’on peut lancer aux Autorités Soviétiques. Aucun danger qu’elles essayent ! On est bien tranquilles ! Elles tenteront pas ! Il resterait plus là-bas personne ! ». La vraie condamnation de l’URSS ne sera cependant prononcée que dans la dernière partie de Bagatelles pour un Massacre. Mais même cet anti-communisme reste en phase avec les tensions entre communistes et anarchistes qui existent depuis au moins la seconde Internationale et qui iront encore en s’exacerbant avec la guerre civile espagnole. Il y a bien aussi, du côté de l’ « anti », chez Céline, une certaine misogynie, souvent à caractère physiologique, qui lui fait écrire à propos des femmes, « toujours chiennes et nées traitresses », « Les femmes ça décline à la cire, ça se gâte, fond, coule, boudine, suinte sous soi ! mutines à poison, gredinettes, pertes, fibromes, bourrelets, prières…C’est horrible la fin des cierges, des dames aussi…La messe est dite…Sortez ! Sortez ! Pas de quoi sourire !... », pourtant, tout ceci ne relève, tout bien pesé, que d’une misanthropie bien comprise que l’on peut qualifier à bon droit d’insuffisance morale. S’il en était resté là, nous serions fondés à ne considérer Céline que comme une sorte de grincheux littéraire, comme les frères Goncourt, le talent en plus quand il affleure.

Mais Céline ne s’en tient pas là. Il avait prévenu, du reste, écrivant en exergue à Mea Culpa : « Il me manque encore quelques haines. Je suis certain qu’elles existent ». Et la haine, il en parle savamment, dans le Voyage, la décrivant comme « ce piment vital, bien mesquin et vivant, irréfutable, sans lequel l’esprit étouffe et se condamne à ne plus médire que vaguement, et bafouiller de pâles calomnies » (p. 271). Ces haines qui lui font défaut, il va finir par les trouver et commettre les fameux pamphlets antisémites. On ne sait pas trop les raisons qui ont poussé Céline à manifester ainsi un antisémitisme qui n’apparaît pratiquement pas dans le Voyage, par exemple, mais dont il faut bien signaler, pour être tout à fait honnête, qu’il pointe déjà son vilain museau dans l’unique pièce de théâtre de Céline, L’Eglise, publiée en 1933 mais écrite dès 1926, où le personnage de Yudenzweck, qui deviendra Yudenkrantz dans Bagatelles, n’est autre que la caricature de son ami Ludwig Rajchman, le chef du service d’hygiène de la Société des Nations, qu’il avait accompagné ès qualité en Amérique. Marcel Aymé a fait remarquer que l’antisémitisme n’apparaît pas du jour au lendemain chez quelqu’un, précisant : « Céline était issu de ce milieu de petits commerçants parisiens, tous plus ou moins antisémites, parce qu’au temps où ils étaient employés de commerce, le juif symbolisait pour eux le patronat et qu’après s’être établis ils avaient trouvé en lui un redoutable concurrent accusé de ruiner le petit négoce avec le concours de la banque juive ». Le père de Céline, il faut le souligner, correspondant très exactement à la description de Marcel Aymé, était un antisémite avéré. Peut-être aussi faut-il voir dans la défection d’Elisabeth Craig, la femme aimée dédicataire du Voyage, partie vivre en Amérique avec un aventurier juif, une explication possible à l’attitude de l’écrivain ? Toujours est-il que, coup de tonnerre dans un ciel pas si serein que ça, paraît en 1937 Bagatelles pour un Massacre, dont le titre à lui tout seul, même si c’est involontairement, est tout un programme, si j’ose dire. L’ouvrage porte en bandeau la phrase : « Pour bien rire dans les tranchées ».

Un ciel pas si serein que ça, disais-je, parce que dans les années 30, l’antisémitisme est déjà une vieille tradition en France, comme du reste la xénophobie en général, avec sa presse, ses groupes de pression voire de choc, et le soutien sans faille d’une église et d’une « élite » sociale passablement réactionnaires. Et depuis Edouard Drumont et son livreLa France Juive, qui date de 1886, il est d’usage d’adjoindre l’anti-maçonnisme à l’antisémitisme, le bonhomme ayant écrit : « La Franc maçonnerie n’est qu’une machine de guerre inventée par les Juifs pour conquérir le monde et réaliser le vieux rêve de l’universelle domination ». Monseigneur Ernest Jouin, l’inventeur de la formule sur le « complot judéo-maçonnique », dans sa Revue Internationale des Sociétés Secrètes, proclame urbi et orbi : « Il y a une telle connexité entre Juifs et maçons qu’il suffit d’un signe de l’Alliance universelle pour soulever l’univers ». Comme quoi la théorie du complot ne date pas d’hier ! L’Affaire Dreyfus, qui a profondément divisé la France au tournant du siècle, mais aussi l’Affaire des Fiches, impliquant des Francs maçons, ont été, si j’ose dire, pain béni pour les groupes fascisants type Action Française, qui ont fait leur miel de l’Affaire Stavisky en 1933-34, cette affaire même qui vient de provoquer la tentative de putsch du 6 février 1934 et du fait du sursaut des démocrates qui s’ensuit, le Front Populaire sur lequel l’auteur du Voyage a des opinions bien arrêtées : « A qui je vous le demande un petit peu a profité le Front Populaire ? Aux Juifs strictement et aux maçons (juifs synthétiques). Les Aryens ont tout paumé ». Céline ne fait alors que reprendre à son compte le contenu de la presse de caniveau que publient des gens comme le directeur de La Libre Parole, l’ancien journal de Drumont, Henri Coston, qui fera parler de lui sous l’Occupation et jusqu’à une date très récente encore, dans les arrières cours du Front National, Coston qui assure : « Nos gouvernements et nos parlements sont composés en grande partie de franc maçons encadrés par quelques Juifs qui mènent les autres sans qu’ils s’en doutent ».

Au passage, on peut penser que Céline ne devait pas avoir lu ces lignes, pas plus que celles des Maurras, Carbuccia, Henriot ou Brasillach, par exemple, puisqu’il écrit dansBagatelles : « On peut se demander pourquoi les journaux de droite, de gauche, du centre ne racontent jamais rien des Juifs ? En tant que Juifs, je veux dire activement Juifs, attentivement Juifs, spécifiquement Juifs et racistes » - on admirera au passage le raccourci qui fait des victimes des pogromes…des racistes ! - ou encore, dans L’Ecole des Cadavres : « Tous les partis, tous les journaux, sauf rarissimes, stoïques exceptions ne sont en définitive qu’autant d’arrière-Loges, tambouilleries juives maquillées, ardents subterfuges, miroirs pour alouettes aryennes » (p. 179)… En effet, personne, parmi le personnel politique, ne trouve grâce aux yeux de l’imprécateur qui écrit dans L’Ecole des Cadavres (p.123), en un raccourci un peu rapide mais assez vertigineux : « Le colonel Ghetto (c'est-à-dire La Rocque) est aux gages, au service de la même racket (sic) israélite, que Messieurs Blum, Cachin, Thorez, Verdier, Lebrun. Aucune différence essentielle. Autant de chefs de rayons de la même grande entreprise maçonnique. Rien ne les sépare ». C’est pourtant cette littérature immonde que je viens d’évoquer qui va fournir la matière des trois pamphlets antisémites et anti-maçonniques de Céline, ces textes aussi inexplicables qu’insupportables, tous trois publiés par Denoël entre 1937 et 1941 et qui connaîtront un tirage considérable pour l’époque et compte tenu des circonstances, selon des statistiques publiées en 1947 par les éditions Denoël : 86 642 exemplaires pour Bagatelles, 38 281 pour L’Ecole des Cadavres et 44 035 exemplaires pour Les Beaux Draps.

La réédition des pamphlets a été interdite par Céline lui-même, dès l’après guerre, puis par sa veuve, Lucette Almansor et les autres ayants-droit. On a tenté d’expliquer la genèse des deux premiers par le pacifisme que la Grande Guerre avait fait naître chez Céline. Michel Bounan fait remarquer à juste titre : « A une explication si courtoise, qui oserait murmurer qu’en 1937 les pacifistes n’étaient pas en grande sympathie avec le régime hitlérien, mais que beaucoup de ceux qui devaient faire plus tard l’éloge de la L.V.F. et de la division Charlemagne – se déclaraient volontiers alors ‘pacifistes’. En tout état de cause, le troisième pamphlet est bel et bien publié en 1941 – et les autres réédités pendant la guerre-même, c'est-à-dire à une époque où nul ne peut ignorer les rafles, le début des déportations vers l’Est et la politique de stigmatisation des Juifs menée par les autorités, toutes les autorités. Mais Céline ne fait pas dans la dentelle, qui était la spécialité de sa mère, et il est bien difficile de choisir les citations : il y a 240 pages de délire antisémite et anti-maçonnique sur 379 dans Bagatelles, et une proportion semblable dans L’Ecole des Cadavres – encore une fois tout un programme – un peu moins dans Les Beaux Draps où l’on relève une pointe de dépit et d’amertume, le soulèvement antisémite massif tant attendu ne s’étant pas produit. D’abord, Céline définit très précisément et de manière maximaliste le Juif, souvent surnommé le négroïde, en 1941, dans Les Beaux Draps, comme « tout homme qui compte parmi ses grands parents un juif, un seul ! » alors que le statut des Juifs tel qu’il est promulgué par Pétain, déjà bien ignoble, parle lui de « trois grands parents ». Or, pure représentation fantasmatique des « youtres qui dirigent l’univers, (…) ont toutes les ficelles en main », directement issue de ce faux tragique que sont Les Protocoles des Sages de Sion, le Juif de Céline contrôle tout, partout : « Les Juifs sont nos maîtres – ici, là-bas, en Russie, en Angleterre, en Amérique, partout !... (…) Le Juif est le roi de l’or de la Banque et de la Justice… Par homme de paille ou carrément. Il possède tout…Presse…Théâtre…Radio…Chambre…Sénat…Police…ici ou là-bas ». (Bag. p.49-50). Sans compter le cinéma : « … Hollywood, ses secrets, ses intentions, ses maîtres, son cosmique battage, son fantastique bazar d’international ahurissement, (…) œuvre essentielle, capitale de l’Impérialisme juif ». (Ibid.). Pour faire bonne mesure, ils sont aussi derrière la révolution russe, bien sûr « prélude du grand soir tout juif » : « Le triomphe de la révolution bolchevique ne se conçoit, à très longue portée, qu’avec les Juifs, pour les Juifs et par les Juifs…Kérensky prépare admirablement Trotsky qui prépare l’actuel Comintern (juif), Juifs en tant que secte, race, Juifs racistes (ils le sont tous) revendicateurs circoncis armés de passion juive, de vengeance juive, du despotisme juif » (Ibid.). Sans être grand clerc, il est évident que la répétition du mot Juif vise à provoquer l’écoeurement, puis la colère. Colère que ne peut que décupler l’évocation d’un monde dominé par les Juifs, « d’Hollywood la juive à Moscou la youtre » face à « rampant au sol, la même masse plastique, imbécile, l’aryenne étendue de brutes bornées, crédules, divisées, devant, derrière, autour, partout… L’immensité des viandes saoules, la moquette universelle râleuse et grouillante pour pieds juifs » (Ibid. p.53). D’ailleurs, et là, on est en pleine paranoïa bien que Céline ne soit pas fou, « ils » sont partout et « ils » ont un projet aussi global qu’insidieux : « On fabrique un Joseph Staline comme une Joan Crawford, même procédé, même culot, même escroquerie, mêmes Juifs effrontés aux ficelles. (…) Charlie Chaplin travaille aussi, magnifiquement, pour la cause, c’est un grand pionnier de l’Impérialisme juif. Il est du grand secret. Vive le bon pleurnichage juif ! Vive la complainte qui réussit ! Vive l’immense lamentation ! Elle attendrit tous les bons cœurs, elle fait tomber avec l’or toutes les murailles qui se présentent ». Et si ça ne suffit pas : « Rien ne résiste à la propagande, le tout est d’y mettre assez d’or… et les Juifs possèdent tout l’or du monde…des Monts Oural à l’Alaska ! de Californie jusqu’en Perse ! du Klondyke à la Cité ! ». Le but est d’apitoyer, dit Céline, mais à jouer ainsi avec le feu raciste qui monte des pogroms d’Europe de l’Est, le dérapage prémonitoire dans l’horreur n’est jamais bien loin, ce qu’il ne devait quand même pas avoir prévu – mais qu’objectivement il appelait de ses vœux : « Pleurer c’est le triomphe des Juifs ! Réussit admirablement ! Le monde à nous par les larmes ! Vingt millions de martyrs bien entraînés c’est une force ! Les persécutés surgissent, hâves, blêmis, de la nuit des temps, des siècles de torture… Les voici les fantômes…remords…suspendus à nos flancs » (Ibid. p. 54-55).

En 1941, dans Les Beaux Draps, il ose écrire, p. 44-45, alors que le statut des Juifs, avec son lot d’interdictions professionnelles, a été promulgué le 3 octobre 1940 et va être encore durci, alors que les premières rafles sont organisées à Paris au printemps et que partent les premiers convois, en exergue à un de ses chapitres : « La présence des Allemands les vexe ? Et la présence des Juifs alors ? ». Puis ensuite, développement : « Plus de juifs que jamais dans les rues, plus de juifs que jamais dans la presse, plus de juifs que jamais au Barreau, plus de juifs que jamais en Sorbonne, plus de juifs que jamais en Médecine, plus de juifs que jamais au Théâtre, à l’Opéra, aux Français, dans l’industrie, dans les Banques. Paris, la France plus que jamais livrés aux maçons et aux juifs plus insolents que jamais. Plus de Loges que jamais en coulisse, et plus actives que jamais. Tout ça plus décidé que jamais à ne jamais céder un pouce de ses Fermes, de ses privilèges de traite des blancs par guerre et paix jusqu’au dernier soubresaut du dernier paumé d’indigène. Et les Français sont bien contents, parfaitement d’accord, enthousiastes. Une telle connerie dépasse l’homme ». Mais l’antisémitisme célinien n’est pas exclusivement fondé sur des motifs de type économique. Il est proprement racial, voire racialiste, et s’articule en un discours où l’odieux le dispute au pathologique : « Les Juifs, racialement, sont des monstres, des hybrides loupés, tiraillés, qui doivent disparaître. Tout ce qu’ils trafiquent, tout ce qu’ils manigancent est maudit. Dans l’élevage humain, ce ne sont, tout bluff à part, que bâtards gangréneux, ravageurs, pourrisseurs. Le Juif n’a jamais été persécuté par les Aryens. Il s’est persécuté lui-même. Il est le damné de sa propre substance, des tiraillements de sa viande d’hybride. D’où cet état de plastronnage perpétuel, de dervicherie compensatrice, cette arrogance, cet extravagant culot, cette jactance saoulante, cette effronterie brailleuse, si dégueulasse, si répugnante » (L’Ecole, p.108). Pourtant, notre médecin des pauvres, jamais effrayé par la contradiction, a écrit dans Bagatelles pour un Massacre (p.72) ces lignes terrifiantes : « On ne me retirera pas du tronc qu’ils ont dû drôlement les chercher, les persécutions ! » ou encore, plus élaboré « Ceux qui les ont un peu pendus, ils devaient bien avoir des raisons… On avait dû les mettre en garde, ces youtres ! User, lasser bien des patiences…ça vient pas tout seul un pogrom !... C’est un grand succès dans son genre, un pogrom, une éclosion de quelque chose… C’est pas bien humainement croyable que les autres ils soient tous uniquement fumiers…ça serait trop joli » ! Un discours racial qui tourne parfois à l’hygiénisme, la spécialité du bon docteur Destouches, et c’est tout aussi glaçant : « Nous aurons peut être la surprise (si les blancs existent encore) de reconnaître dans quelques années que tous nos cancers, néo-formations gangréneuses, sociales et même chirurgicales procédaient toutes de la même origine, du même vice génétique : la dépravation anti-raciale, la bâtardise systématique, la forniquerie à toute berzingue, antiaryenne, l’avilissement des souches aryennes par apports négroïdes, absurdes, enfin tout l’enragé processus d’anéantissement aryen par contamination afro-asiatique, toute la prostitution raciale à laquelle nous astreignent, acharnés à nous dissoudre, les Loges du monde entier, les Juifs de tous les Grands Orients, sous couvert d’Humanitarisme, Francs-maçons, crétinoïdes larbins arrivistes des laboratoires kabalistes. Laboratoires kabalistes où l’on ne pense qu’à notre torture, à notre anéantissement par servitude, enculage, marxisme confusionniste » (L’Ecole, p.33). Comme vous l’avez compris, mes Frères, il est de retour, le complot judéo-maçonnique, ce spectre qui comme nous le savons tous hante l’Europe et même le monde, à travers les instances internationales, style Société des Nations, l’ancêtre de l’ONU, par exemple qui est « la plus grande Synagogue dans le plus grand Temple ‘Maçon’ de l’univers… C’est l’antre des combinaisons les plus vicieuses de l’Epoque et de l’Avenir … » (Bagatelles, p. 98). Mais qui hante d’abord la France : « La République maçonnique dévergondée, dite française, entièrement à la merci des sociétés secrètes et des banques juives (Rotschild, Lazare, Barush, etc…) entre en agonie. Gangrénée plus qu’il n’est possible, elle se décompose par scandales. Ce ne sont plus que lambeaux purulents dont le Juif et son chien franc-maçon arrachent malgré tout chaque jour encore quelques nouvelles gâteries, bribes cadavériques, s’en bâfrent, bombance ! prospèrent, jubilent, exultent, délirent de charognerie ». Et comme vous le voyez, question délire, Céline est imbattable ! Lui-même nous dit, dans Bagatelles qu’il « divague », mais en fait – et c’est encore plus net dans L’Ecole des Cadavres – il ne fait que reprendre la propagande nazie.

Anti-maçon, il l’est également de manière forcenée : « Un maçon c’est pas plus français que syriaque, volapuque, ou parpaillot c’est un Juif volontaire, un Juif synthétique. Enjuivé jusqu’au noyau, il n’appartient qu’aux Juifs, corps et âme. Il a cessé d’être aryen, d’être des nôtres, au moment précis où il se vendait aux Loges. D’esprit, de cœur, de réactions c’est un étranger, un ennemi, c’est un espion, une bourrique, un provocateur, aux gages de la juiverie mondiale. Dans les secrets de l’Aventure, ou pas du tout dans les secrets, selon son grade et son talent, selon qu’il est près du soleil ou très éloigné, il est quand même juif par-dessus tout. Un maçon ne peut plus obéir qu’à des ordres occultes, des ordres de la juiverie mondiale, de la Banque mondiale juive, de l’Intelligence Service juif » (L’Ecole, p. 97). Dans L’Ecole, derechef (p. 31) : « Nous sommes, Français de souche, asservis, brimés, opprimés, cocufiés, dépouillés, minimisés, ridiculisés, à chaud, à vif, autant qu’il se peut, admirablement, implacablement, frénétiquement, trahis il faut ajouter, minutieusement, perpétuellement, inlassablement, par nos frères de race arrivistes, les francs-maçons, chiens volontaires des Juifs, goinfreurs en toutes poubelles, en tous déchets juifs, meute à la curée, à la ripaille de toutes les gangrènes d’agonie, éperdus au sifflet des juifs. Les Loges détiennent tous les pouvoirs. Les Youtres n’ont qu’à se servir ».

Encore un petit pas dans l’ignominie : « Monsieur Blum pour son campement, pour la progression de sa horde en pays conquis, pour la soumission de l’indigène, peut compter sur nos caïds…nos francs-maçons autochtones. Ils lui sont entièrement dévoués, intrigants, cupides et fats. M. Blum détient en ses mains juives tous leurs moyens d’existence, leurs décorations, toute leur raison d’être…Ils encadrent, matent, dressent le natif au mieux des intérêts du maître, du conquérant juif…Rien à dire…C’est ainsi que les choses se passent en Afrique. Seulement de ce côté, en France c’est nous les bicots…Même arrogance, même injustice, même droit du seigneur juif » (Bagatelles, p. 97). Il ne faudrait pas croire que cela date d’hier, pourtant : « Ce sont les maçons aux ordres du juif Ximenès qui ont fait guillotiner Marie-Antoinette et Louis XVI. La plus fantastique campagne de calomnie maçonnique jamais déclenchée par Israël et menée tambour battant, triomphalement, jusqu’à la lunette de Samson, Juif » (L’Ecole, p. 104). Et notre « troubadour du pogrome », comme le surnomme l’anti-fasciste Hans-Erich Kaminski, disparu sans doute en Espagne, dans son livre Céline en Chemise Brune (1938), de vitupérer de plus belle : « Toute l’activité maçonnique aboutit, implacablement, aux grands abattoirs pour Aryens, 93, 70, 14, l’Espagne, la Grande Prochaine. Œuvres du Triangle. Toute l’activité des maçons, superbes ou minimes, consiste à préparer, circonvenir, dresser, enfiévrer les masses aryennes en vue des plus folles hécatombes… ». (L’Ecole des Cadavres, p.98). Et il récidive quelques lignes plus loin : « C’est le même gang au tapin. Celui de l’envoi de nos viandes crues, à l’heure prescrite, à l’Heure Juive, aux charniers judaïques de plus en plus fastueux, dits défensifs, dits humanitaires, dits pacifistes, dits libérateurs, dits progressistes, dits communistes, dits anti-nazistes, dits, etc. dits, dits, dits… » (Ibid. p. 98). Mais Céline est un homme de ressources, de proposition. C’est ainsi qu’il suggère, en 1937, dans Bagatelles pour un Massacre d’envoyer les Juifs en première ligne : « ‘Un Juif par créneau’…telle est ma devise pour la guerre prochaine. Un Juif et puis un franc-maçon… En somme les vrais intéressés, les prétendants aux bénéfices, les participants du pouvoir… » (p. 94). Puis en 1938, la date est importante : « S’il avait envie de ‘redresser’, comme il annonçait, Daladier, il avait pas besoin pour ça de se répandre en 500 décrets. Trois suffisaient, très largement. Des bons, des effectifs : 1° L’expulsion de tous les Juifs. 2° Interdiction, fermeture de toutes les Loges et Sociétés Secrètes. 3° Travaux forcés à perpétuité pour toutes les personnes pas satisfaites, dures d’oreilles, etc… Le jour, ajoute t’il benoîtement, où ces choses là seront dites, écrites, promulguées noir sur blanc, ça sera possible de se rendre compte que le Président du Conseil est redevenu l’un des nôtres, que les Français sont de nouveau maîtres chez eux. Pas avant » (Ibid. pp. 98-99).

Divine surprise, ce sera précisément le cas deux ans plus tard, avec un Chef de l’Etat Français nommé Pétain aux commandes, mais malheureusement, on ne peut pas tout avoir, ce sont les nazis qui seront maîtres chez nous… Mais que l’on ne vienne pas nous dire qu’il s’agit d’un simple dérapage. Du reste, notre bon docteur critiquera très vite la prétendue mollesse de Pétain, de Laval, qu’il déteste, et de la classe politique officielle qu’il accuse tout simplement d’être « enjuivée » et dont il dépeindra les derniers jours à Sigmaringen avec cruauté dans D’Un Château l’Autre. Dans l’abjection, il convient ici d’établir, avec Michel Bounan, encore, une distinction minime, mais judicieuse et qui reste si juste, entre l’Etat Français, du moins jusqu’en 1942, et l’Allemagne nazie : « Le pétainisme et ses prolongements ultérieurs, poujadiste et néo-poujadiste, ne sont toujours que des polices au service de boutiquiers alarmés. L’antisémitisme nazi était une toute autre affaire : le simulacre d’une révolution anticapitaliste greffé par le capitalisme lui-même sur une agitation sociale réellement révolutionnaire ; non une chasse aux pauvres, mais un miroir aux alouettes et un massacre de boucs émissaires ». De fait, Céline expose point par point le plan que la droite la plus extrême se propose de mettre en œuvre dès que possible. C’est qu’il fourmille d’idées, le bon docteur, qui juge par exemple que « tout le procès des Templiers est à refaire, pour les Juifs et les Francs-Maçons » (Les Beaux Draps, p. 193).

Mais Céline, qui écrira en 1941, dans Les Beaux Draps, « C’est comme pour devenir pro-allemand, j’attend pas que la Commandantur pavoise au Crillon » (p.156), va effectivement dès Bagatelles, dès 1937, beaucoup plus loin que tant d’autres, affirmant gaillardement : « Deux millions de boches campés sur nos territoires pourront jamais être pires, plus ravageurs, plus infamants que tous ces Juifs dont nous crevons » (p. 313), c'est-à-dire choisissant clairement le camp de l’ennemi. Il récidive en 1938, dansL’Ecole des Cadavres (p.140), d’une manière qui ne peut pas ne pas être comprise comme un engagement politique : « Quel est le véritable ami du peuple ? Le Fascisme. Qui a fait le plus pour l’ouvrier ? L’URSS ou Hitler ? C’est Hitler. Y a qu’à regarder sans merde rouge plein les yeux. Qui a fait le plus pour le petit commerçant ? C’est pas Thorez, c’est Hitler ! Qui nous préserve de la guerre ? C’est Hitler ! Les communistes (Juifs ou enjuivés) ne pensent qu’à nous envoyer à la bute, à nous faire crever en Croisades. Hitler est un bon éleveur de peuples, il est du côté de la Vie, il est soucieux de la vie des peuples, et même de la nôtre. C’est un Aryen ». Audacieux, non ? Et ceci encore : « …des états fascistes réalisent sous nos yeux, entre Aryens, sans or, sans Juifs, sans francs-maçons, le fameux programme socialiste, dont les youtres et les communistes ont toujours plein la gueule et ne réalisent jamais » (L’Ecole, p.100), pour être plus précis, le programme national-socialiste ! D’ailleurs, il choisit son camp de manière parfaitement assumée : « Moi je voudrais bien faire une alliance avec Hitler. Pourquoi pas ? Il a rien dit contre les Bretons, contre les Flamands… Rien du tout… Il a dit seulement sur les Juifs… il les aime pas les Juifs… Moi non plus… J’aime pas les nègres hors de chez eux… C’est tout » (Bagatelles, p. 317) ou encore : « Je le dis tout franc, comme je le pense, je préfèrerais douze Hitler plutôt qu’un Blum omnipotent » (Bagatelles, p.313). C’est là un discours qui sera précisément celui de la collaboration la plus dure. Il va même jusqu’à se faire l’apôtre de ce qui ne s’appelle pas encore la Solution Finale, mais que les nazis ont déjà commencé à mettre en œuvre en Allemagne : « S’il faut des Veaux dans l’Aventure, qu’on saigne les Juifs ! C’est mon avis ! Si je les paume avec leurs charades, en train de me pousser sur les lignes, je les buterai tous et sans férir et jusqu’au dernier ! C’est la réciproque de l’Homme ». Encore une fois, ce n’est pas un dérapage, en 1941, dans Les Beaux Draps, il récidive sans vergogne : « Bouffer du juif, ça suffit pas, je le dis bien, ça tourne en rond, en rigolade, une façon de battre du tambour si on saisit pas leurs ficelles, qu’on les étrangle pas avec » (p.115).

Ses amis ne s’y trompent pas : Recommandant Céline au responsable de la gestapo à Paris, le SS Karl Boemelburg, qui sera le gauleiter de Sigmaringen en 1944-1945, Fernand de Brinon, délégué général du gouvernement de Vichy pour les territoires occupés écrit, le 22 août 1942 : « Je recommande tout particulièrement à votre bon accueil mon ami Céline que vous connaissez sûrement de réputation. Il a été en France, bien avant la guerre, un ardent antisémite, et par ses livres, le plus utile défenseur du rapprochement entre la France et l’Allemagne national-socialiste »…

Comme l’écrit Kaminski, « savoir comment les idées jaillissent reste un mystère impénétrable, mais l’artiste se révèle en les travaillant, et c’est précisément ce travail qui fait de l’écrivain l’être le plus consciencieux et le plus conscient. Aussi faut-il reconnaître que Bagatelles pour un Massacre a une portée politique dont l’auteur se rend compte, d’autant plus que sa tour d’ivoire est un dispensaire de Clichy ». C’est évident, et c’est aussi évident pour les deux autres pamphlets. Céline n’est pas un collaborateur de hasard, intéressé, comme tant d’autres, c’est un collaborateur idéologique qui pense en 1941 que les choses ne vont pas assez loin. Il ne peut pas ne pas savoir ce qu’il dit et que ce qu’il dit est terrible. Sa manière de distordre la réalité va dans un sens bien précis : celui de ses amis nazis, par delà même la personne d’Hitler pour qui il n’a, semble-t-il, guère d’estime après 1940. Il est du reste assez lucide pour écrire, au printemps 1944, donc, dans Féérie pour une Autre Fois : « L’Histoire, c’est la mémoire des faits ». C’est sans doute pour cela, et aussi parce qu’il commence à recevoir des petits cercueils à son domicile montmartrois, qu’il quitte la France le 17 juin 1944, grâce aux laissez-passer de son ami le colonel SS Hermann Bickler, avec l’intention de gagner le Danemark, où il a déposé de l’or dans une banque, pour attendre des jours meilleurs. S’ensuit un périple de neuf mois à travers l’Allemagne en ruine, dont un séjour de cinq mois à Sigmaringen, le refuge des collaborationnistes et de Pétain, qui nous vaudra la trilogie allemande D’Un Château l’Autre, Nord et Rigodon. Arrivé à Copenhague, Céline est emprisonné, dans l’attente d’une extradition qui ne viendra jamais. Amnistié en 1951, grâce à une astuce juridique de son avocat Tixier-Vignancourt, l’infatigable défenseur de Pétain et de sa mémoire, il rentre en France et s’installe à Meudon où il s’éteint en 1961 sans avoir rien vraiment renié de ses engagements passés, « hanté par les remords de rien » (Féérie, p. 135) mais en cherchant avec constance à minimiser sa responsabilité : « En sorte surtout de la guerre de 14 ! Pour ça que je me suis insurgé ! que j’ai piqué la colère ! la Nom de Dieu ! que ça recommence pas ! Je voulais empêcher l’Abattoir ! Ah, merde alors qu’est-ce que j’ai pris ! Il m’a montré l’Abattoir de quel bois qu’il se chauffe ! Si ça se dresse les évangélistes ! mon petit stylo subversif ! Oh là ! là !sorcellerie ! mon soufre ! corde ! bûche ! poix ! Et c’est pas fini ! » (Féérie pour une Autre Fois, pp. 81-82). D’ailleurs, on hésite toujours, à la lecture des Lettres de Prison à Lucette Destouches et à Me Mikkelsen entre colère et incrédulité, quand on lit des phrases comme « Pendant l’occupation, les plus actifs des agents de la gestapo étaient presque toujours juifs ou demi-juifs », « Enfin et surtout, il n’y a jamais eu de persécution juive en France » ou encore, dans un courrier du 3 juillet 1946 : « Les Juifs devraient m’élever une statue pour le mal que je ne leur ai pas fait »…

Comme si Céline n’avait rien compris ni appris, ce qui est précisément l’impression qu’il veut donner. Mais en fait, les choses sont plus graves qu’elles ne paraissent, car il semble bien que l’écrivain ait carrément été l’un des premiers négationnistes… Pourtant, lorsque Louis Lecoin, le célèbre anarchiste, et Michel Ragon lui font parvenir un message de soutien lors de son exil danois, voilà ce que répond Céline : « Vous avez bien du courage de soutenir une cause plus que perdue, je pense… Le Duc Mayer de Montrouge-Vendôme possède droit de Haute et Basse Justice et va ma le faire bien voir. Il m’a voué, Dieu sait pourquoi, une haine spéciale ! Vengeance raciste. Hystérie d’orgueil surtout. Le diable ! Certes, il ferait bon que les libertaires m’épaulent… Mais que peuvent-ils ? La comédie est réglée, minutée… Hauts lieux de Hurle-la-Mort ! Ce qui se passe en cour n’est qu’une récitation de texte…à une virgule près. Vais-je faire le clown d’arène ? C’est possible… Le pitre de ce procès Dreyfus à l’envers ? C’est possible… ». Ce duc, c’est le socialiste René Mayer, le ministre de la justice d’alors. Le même Céline, cinq ans seulement auparavant, mécontent d’une critique sur Les Beaux Draps publiée par l’ex-surréaliste Robert Desnos dans le quotidien Aujourd’hui où l’on pouvait lire notamment : « Les colères de Céline évoquent les fureurs grotesques des ivrognes », lui avait adressé une sommation d’huissier et avait demandé un droit de réponse qui fut inséré le 7 mars 1941 où l’on trouvait ceci : « Monsieur le Rédacteur en Chef, Votre collaborateur Robert Desnos est venu dans votre numéro du 3 mars 1941 déposer sa petite ordure rituelle sur Les Beaux Draps. Ordure bien malhabile si je la compare à tant d’autres que mes livres ont déjà provoquées (…) M. Desnos me trouve ivrogne, « vautré sur moleskine et sous comptoirs », ennuyeux à bramer, moins que ceci… pire que cela… Soit ! Moi je veux bien, mais pourquoi M. Desnos ne hurle-t-il pas plutôt le cri de son cœur, celui dont il crève inhibé… « Mort à Céline et vivent les Juifs ! » M. Desnos mène, il me semble, campagne philoyoutre (et votre journal) inlassablement depuis juin. Le moment doit être venu de brandir enfin l’oriflamme. Tout est propice. Que s’engage-t-il, s’empêtre-t-il dans ce laborieux charabia ?…