Francisco Ferrer. Vie et mort d'un émancipateur !

Il y a tout juste cent ans, au Fort de Montjuich, à l’issue d’un procès inique où la fausse accusation d’appel à l’insurrection avait été retenue contre lui, Francisco Ferrer, anarchiste et franc-maçon, tombait sous les balles d’un peloton d’exécution réuni sur ordre de la monarchie espagnole et à l’instigation des responsables catholiques du pays. L’évènement provoqua une vague de protestation et de manifestations dans le monde entier et les gens descendirent dans la rue par centaines de milliers. Avec Ferrer disparaissait, à la plus grande satisfaction des autorités, un homme qui avait consacré sa vie à la défense de l’éducation populaire, de la liberté de penser, de la liberté tout court, un homme particulièrement dérangeant, donc.

Né le 10 janvier 1859 à Alella, village catalan proche de Barcelone, Francisco Ferrer y Guardia fut élevé dans une famille catholique et royaliste. Autodidacte, il se rapprocha des mouvements républicains et libre penseurs avant de recevoir la lumière dans la loge La Verdad en 1884. En septembre 1886, il prit part à une tentative de soulèvement républicain contre la monarchie et se trouva contraint de s’exiler à Paris où il s’affilia, en 1890, à la loge Les Vrais Experts, du Grand Orient de France et y fut élevé à la maîtrise. Ayant reçu en héritage la fortune d’une demoiselle Meunier, une de ses élèves, car pour vivre il donnait des cours d’espagnol, il décida de consacrer cet argent à la création de l’Ecole Moderne de Barcelone, un système d’éducation populaire et d’enseignement laïc, libéré de l’obscurantisme entretenu conjointement par un clergé ultra conservateur – mais c’est un pléonasme - et une monarchie particulièrement rétrograde dans un pays aux trois-quarts analphabète et économiquement sous-développé.

Soucieux de transformer la société par l’éducation, en formant des individus instruits, libérés des dogmes et des préjugés, c’est à dire capables de juger et de décider par eux-mêmes, il fonda une maison d’édition pour publier les livres nécessaires à l’accomplissement de cet objectif, à une époque où le livre apparaissait encore comme ce qu’il est, l’indispensable et quasi-unique véritable vecteur de transmission des connaissances et du savoir en général. Soutenu par les milieux anarcho-syndicalistes et la franc-maçonnerie, Ferrer, hostile à « l’esprit ecclésiastique autoritaire qui s’octroie le pouvoir de définir, d’approuver ou de censurer, qui se considère en somme comme l’arbitre suprême de la pensée humaine », sapait ainsi de manière plus ou moins directe l’ordre prôné par les classes dirigeantes appuyées par l’Eglise, préparant les esprits de ceux qui une trentaine d’années plus tard prendraient les armes pour défendre la République. Une telle action était bien entendu inadmissible pour les privilégiés de tout acabit, d’autant plus que de nombreuses écoles s’ouvraient à travers toute l’Espagne et que les idées de Ferrer se répandaient en France, en Italie, en Suisse et en Belgique. Après une série de campagnes de presse et d’interventions auprès des pouvoirs publics, les autorités civiles et ecclésiastiques, prenant prétexte d’un attentat contre le roi Alphonse XIII, fermèrent les écoles et arrêtèrent Ferrer et ses professeurs, rendus responsables des évènements. Dans Le Drapeau Noir, l’Equerre et le Compas, Léo Campion cite ainsi cet extrait particulièrement éclairant d’un journal de Bilbao, El Corazon de Jesus, dont le nom, il est vrai, vaut déjà programme : « Ces crimes continueront à se produire tant que les Espagnols soutiendront la liberté de lire, d’enseigner et de penser, d’où naissent tous ces monstres anti-sociaux ». Pas la peine de se demander sur qui s’appuiera Franco !

Mal préparée, malgré tout, l’attaque contre Francisco Ferrer échoua, et après treize mois d’emprisonnement et un procès au cours duquel la peine de mort fut requise contre lui, il fut acquitté mais contraint de reprendre le chemin de l’exil. Il continua son combat depuis Paris, en créant notamment la Ligue Internationale pour l’Education Rationnelle de l’Enfance. Malencontreusement de passage à Barcelone lorsqu’éclatèrent, en juillet 1909, une grève générale et des troubles insurrectionnels liés à la guerre entre l’Espagne et le Maroc, Ferrer fut arrêté une nouvelle fois, condamné le 9 octobre 1909 et fusillé le 13 malgré l’ampleur du mouvement de solidarité international en sa faveur. Après sa mort, et jusqu’à la guerre civile, de nombreuses écoles « modernes », indépendantes des pouvoirs publics, furent créées en Espagne, même après la séparation de l’église et de l’état proclamée en 1931 par la première République – une mesure à laquelle il aurait été défavorable, lui qui avait écrit : « La seule séparation efficace est et sera celle que feront les individus et les familles en ne pratiquant pas de religion ». Il est cependant particulièrement intéressant de constater qu’une des premières décisions des franquistes en 1939 fut l’abolition de cette séparation de l’église et de l’état – ce qui ne peut manquer de fournir, encore aujourd’hui, un excellent sujet de méditation…

Francisco Ferrer repose au cimetière civil de Montjuich, aux côtés des leaders anarchistes Francisco Ascaso et Buenaventura Durutti morts pendant la guerre civile. Leurs tombes, vierges de tout ornement, sont toujours fleuries.

Patrick Lepetit